mercredi 16 octobre 2013

La patience à la pêche

                                              

Daniel Lefaivre; pêche au Québec; pêche à la truite; mouchetée
Quel est votre niveau de patience à la pêche?
Dans ce blogue sur la pêche, pouvez-vous répondre à cette question?

À partir de quel moment est-il temps de déclarer ceci ?  « Bon…ben…heu…ça ne mord pas, il est maintenant temps de changer de spot… »  Ou bien est-ce quand vous avez trop étiré l’élastique de votre patience?
Après dix minutes?  Un avant-midi?  Une heure?  Et si vous aviez fait un autre dernier  lancer ou une autre dernière  passe à cet endroit précis? Peut-être auriez-vous pêché le trophée de votre vie?   Que se serait-il passé si, au bout du compte, vous aviez fait 150 derniers lancés au lieu de partir vers un autre endroit?

À la patience succède la ténacité, la persévérance!  Combien de fois m’a-t-on raconté qu’on avait fait le bon choix en décidant de persévérer dans un endroit qui, depuis le début, s’avérait totalement nul.  Et combien de fois m’a-t-on aussi  raconté l’inverse?!  D’autres fois, la patience se transforme en action,  en attitude moins passive…  À la pêche, le seul principe de la prospection rapide peut suffire à justifier l’équation « être à la bonne place, au bon moment »… et au diable la patience!

Entre ces 2 extrêmes, j’ai tenté de  savoir comment  la patience à la pêche peut influencer nos décisions et notre comportement.  À Sylvain Robert, guide de pêche professionnel,  à qui je demandais ce que représentait la patience pour lui et à quel moment il est temps de « lever le camp », il me répond  qu’il n’est vraiment pas du genre à perdre son temps.  De tempérament actif, Sylvain ne demeure pas en place très longtemps.  Par exemple à la traîne, après deux passes,  s’il ne s’est rien passé, il est grand  temps pour lui d’aller prospecter ailleurs.  C’est pour ça, dit-il, qu’il est important de bien connaître son plan d’eau.

« Dès que ça ne mord pas, je change de spot.  C’est pour cette raison qu’il est essentiel de connaître beaucoup d’endroits qu’on a mémorisé ou marqué sur le GPS, afin d’accélérer la prospection. »


Pour Sylvain Robert,  il faut bien connaître le plan d’eau afin de pouvoir changer d’endroit souvent si le poisson est capricieux.  « Plus je suis actif, moins j’ai l’impression de perdre mon temps quand le poisson ne collabore pas.  J’ai la patience de le trouver ! »


J’ai en tête cette image fixe, et pourtant, je regardais un documentaire sur la chasse au phoque, où l’Inuit, totalement immobile, attendait que l’animal  passe au travers de l’ouverture pour venir respirer.  Le trou avait été creusé dans la glace avec des outils rudimentaires et l’Inuit était à genoux, le bras étiré jusqu’au ciel en tenant son harpon.  Puis plus rien, on aurait dit un arrêt sur l’image.  J’ai pensé qu’on allait à une pause publicitaire.  Mais non, le film roulait toujours car tout à coup  un petit texte au bas de l’écran nous indiquait en accéléré le temps qui passait.  Ce chasseur avait la même position des statuettes qu’on trouve dans les boutiques de souvenirs.  Et le temps passait toujours…  Après 3 heures de totale immobilité, les muscles sans doute ankylosés et  les  réflexes probablement gelés par ce froid polaire, il décocha tout de même son harpon à la vitesse de l’éclair et toucha la cible.

Mais quelle patience me suis-je alors murmuré!  Comment arrive-t-il à faire cet exploit?  Moi qui ne tient pas plus de trente secondes accroupi dans la position du receveur au baseball, j’arrivais à peine à croire ce que je venais de voir!  Pouvez-vous imaginer que votre prochaine sortie de pêche en sera une de longue attente, sans broncher d’un poil de mouche, sans vous ouvrir une bière, en sachant que vous ne quitterez  pas votre site tant que vous n’aurez pas pris un poisson?  Difficile à imaginer, surtout dans notre monde en perpétuel mouvement!  En langage d’aujourd’hui, on pourrait dire qu’il y a quelque chose de « zen » dans cette façon d’attendre l’événement de façon aussi  immuable  et sage.  On pourra aussi évoquer une sorte de génétique blindée propre à des êtres humains issus d’un environnement particulier.  Mais qu’en est-il de la patience et particulièrement à la pêche?

Plusieurs pêcheurs m’ont raconté ne pas trop savoir sur quel pied danser avec cette question.    La plupart des gens que j’ai interrogé ont tendance à se fier à dame nature et à la chance, particulièrement quand ils ont comme objectif de capturer une grosse prise.  Mais quand je leur demande ce qui se serait passé s’ils avaient persévéré avec le même leurre, ou à la même place, les réponses sont partagées.   C’est toujours l’éternel dilemme, m’ont-ils racontés.  On ne peut jamais prédire ce qui se serait passé si on avait pris une voie différente,  c’est comme pour la vie quoi!  Mais j’ai entendu très souvent des commentaires fortement associés à la récompense  qui vient après l’effort,  la ténacité, voire même l’opiniâtreté!  C’est comme si la persévérance s’apparentait à l’effort  soutenu de persister à pêcher malgré la bredouille qui s’annonce  évidente et que la prospection rapide est davantage reliée à une pêche sans mérite!  Voyons donc, prendre un poisson rapidement et sans effort, c’est de la chance.  En prendre un après des heures de travail, c’est de la persévérance!

En ce qui me concerne, la patience à la pêche, c’est l’art de savoir attendre sans pogner les nerfs!  !  Mais la patience n’est pas synonyme d’ennui, ou d’inactivité.   C’est aussi tout le contraire de la passivité car dans de telles situations, le temps est suspendu et le pêcheur devient souvent  dans un état de fébrilité où le simple fait d’imaginer ce qui pourrait se produire dans une seconde  suffit à créer  toute la magie de ce loisir si unique!  D’ailleurs, n’est-il  pas étonnant de remarquer que dans beaucoup d’histoires de pêche, on glisse  souvent cette petite perle   étrange « …et au moment  où je ne m’y attendais  le moins,  ma canne s’est subitement courbée... »  Assez cocasse n’est-ce pas? C’est comme si les pêcheurs baissaient la garde, comme s’ils prenaient une pause de patience, comme s’ils mettaient l’attente…en attente!  Et bizarrement, c’est toujours dans ces moments qu’il faut que le poisson se manifeste!...

S’il y a une notion difficile à transmettre aux plus jeunes, c’est bien la patience !  Savoir attendre ?  « Pas rapport » diront-ils !  Certains  d’entre eux peuvent maintenant apprendre à développer cette qualité dès le bas âge,  grâce à un camp de pêche spécialement destiné aux filles et garçons âgés de 9 à 15 ans.   Alec Delage, a mis sur pied ce qu’il nomme judicieusement l’Académie de pêche du Lac Saint-Pierre.  

Ces camps de vacances permettent  aux jeunes de s’initier aux rudiments de la pêche,  de découvrir la richesse de l’écosystème, de savourer des écrevisses, de connaître l’anatomie des poissons, de faire du camping sur une île, et surtout, d’être récompensés  par la capture d’un poisson !  Et on ne parle pas ici de crapets…  Car les enfants ne pêchent pas avec des  cannes en plastique coloré  à l’effigie de  Mickey Mousse ou de Némo !!!  Ils ont droits à tous les égards d’adultes, encadrés par des professionnels de la pêche qui  leurs prodiguent conseils, qui enseignent les techniques,  qui transmettent les bonnes attitudes et qui  leur apprennent  que la patience est une qualité essentielle à la pêche.

De G à D (à l’arrière) : Sylvain Robert, guide professionnel, Simon Domingue et Joey St-pierre, animateurs, Alec Delage, directeur de la pourvoirie et de l’Académie de pêche, Julien-Carl Bruneau, Biologiste, guide et moniteur et tous les pêcheurs et pêcheuses en herbe  à qui on remet une veste de pêche, une canne à pêche et un permis valide jusqu’à l’âge de 18 ans.  Il est encore temps de réserver pour la prochaine saison, pour qui voudrait offrir un cadeau de Noël original !

Après l’accueil et le mot de bienvenue, la première question  qu’on aborde auprès des  jeunes traite de la patience.  On demande d’entrée de jeu quelle est la plus grande qualité du pêcheur ?  La réponse ne se fait pas attendre !  Comme les vacances ont surtout lieu en juillet et août, les jeunes réalisent vite que la patience est un élément clé quand l’eau est plus chaude et le poisson moins actif.  Ils savent dès leur arrivée que la patience jouera un rôle important dans l’apprentissage de ce sport où les récompenses se mesurent non seulement par la capture et la remise à l’eau, mais aussi en appréciant tout l’environnement naturel qui les entoure.  Les enfants apprennent dès lors qu’on peut aiguiser sa patience en prenant des pauses et en appréciant un bon shore lunch !  Un jeune de l’Académie m’a confié ceci : « Quand tu aimes la pêche, c’est pas de la patience, c’est autre chose…   Moi j’aime ça, attendre que ça morde…  Même si des fois ça prend du temps, c’est jamais trop long ! »

J’ai demandé à Daniel Leclair, le pro de pêche en ligne, comment il abordait la patience à la pêche.

  «  D’abord m’a-t-il dit,  je suis patient de nature, mais à la pêche,  je ne reste pas en place très longtemps !  La prospection est en quelque sorte un mode de vie, c’est pourquoi avec moi, c’est pas trop long !  Si ça ne mord pas, je change vite de place, il ne faut pas confondre entêtement et patience, après tout, on est à la pêche pour prendre du poisson !  Si je sais que le poisson est là mais qu’il ne veut pas mordre, je peux être du genre à faire un dernier lancer, tu sais, le genre de dernier lancer qui nous fait rester deux heures de plus à la même place !  Mais en général, je me promène pas mal, jusqu’à ce que ça morde, c’est de la patience,  ça aussi.  Même chose pour le musky, si ça ne mord pas, je change de place et pour moi mes nombreux déplacements ne sont pas une perte de temps.  De toute façon quand on est convaincu qu’un endroit ne sera pas productif, ça vaut vraiment la peine de prendre du temps pour  enfin trouver LE spot. »

Pour Daniel Leclair, la patience a la bougeotte !  Savoir prospecter rapidement, savoir juger rapidement si les conditions seront favorables font partie de son mode de pêche.  « Avec moi, c’est pas trop long, quand ça ne mord pas, ma passion, c’est de trouver le poisson !  Pour ça, ma patience n’a pas de limite ! »

J’ai voulu savoir auprès de  Daniel Leclair comment il se comportait s’il prenait une belle prise du premier coup ? 

« Si j’en ai pris un, j’ai tendance à penser  qu’il y aura plusieurs autres poissons dans ce secteur.  Alors là, ça vaut la peine de patienter plus longtemps.  Mais si je prends une grosse prise au premier lancer, dès le début de la journée (et ça m’est arrivé plus d’une fois), alors c’est toujours en riant que je déclare, en toute connaissance de cause : Bon ben là, la journée va être super dure à partir de  maintenant !... »


J’ai aussi demandé à Gaston Lepage comment il abordait la patience à la pêche.  Ce comédien tellement sympathique qui n’a plus besoin de présentation, est aussi un passionné de pêche, (pour ceux et celles qui ne le savaient pas déjà !).  Il m’a donné des réponses aussi savoureuses que les poissons qu’il pêche !

Gaston,  selon votre expérience, à quel moment est-il temps de changer d’endroit quand le poisson boude nos offrandes?

« Si tu perds le goût de pêcher parce que ça ne mord pas, il est probablement juste un petit peu trop tard pour changer de spot...   Vaut mieux prendre une pause… »

Selon vous, existe-t-il une façon de déterminer  clairement à quel moment l’endroit propice s’avère nul et qu’il est temps de le quitter ?

« Ça dépend de l'heure, de l'éclairage, de la température, voire même de la météo.   Mais si après une demi-heure, avec différentes offrandes, on n'a pas eu d'action, vaut mieux déménager. »

« Tu me demandes si je suis patient?  Si je suis du genre impatient qui prospecte un endroit de pêche en 5 minutes ou si je suis plutôt persévérant, quitte  à  passer plusieurs heures au même endroit?  Et bien,  étant pêcheur de saumon, je me dois d'être pas mal patient. On passe de grandes journées sans avoir d'action, parfois des semaines et pour certains, l'insuccès peut même se chiffrer en années... Et pourtant, au moment où on s'y attend le moins, ça mord pour la peine.   Et là, ça efface tout ce temps de mortelle attente!  Pour d'autres espèces comme le doré par exemple, je suis beaucoup plus impatient. »

Et si vous aviez fait un autre dernier  lancer ou une autre dernière  passe à cet endroit précis?  Peut-être auriez-vous pêché le trophée de votre vie? Comment abordez-vous la patience à la pêche?  Et justement,  selon vous, s'agit-il de patience ou de "timing"?

« Pour le timing parfait, bien heureux celui qui saurait dire avant l'événement que c'est à coup sûr, un bon timing…   À peine peut-il penser que les conditions sont les meilleures, mais finalement, c'est quand même le poisson qui décidera.   Et c'est l'histoire de ma vie!!! »

Pour Gaston Lepage, « La patience, ça va avec la pêche en général.   Je connais des gens qui sont incapables de rester assis plus d'une heure dans une chaloupe, même si ça mord!!!!
L'idée, c'est de pratiquer ce sport pour tout ce qu'il y a autour,  la forêt,  le ciel, le lac ou la rivière,  les vacances,  les amis qui nous accompagnent, la paix quoi! »

 Il nous est tous déjà arrivé de prendre une belle prise dès le premier lancer.  Puis de s'acharner à pêcher au même endroit, sans aucun autre résultat.  Dans ce genre de situation, avec l'expérience acquise, combien de temps serez-vous tenté d'y demeurer si une prochaine situation semblable se produisait?

« Ça m'arrive assez souvent, et puis ça tombe mort. Un jour avec mon ami Patrice l'Écuyer, on s'installe sur la fosse à doré en arrivant au chalet, et coup sur coup on prend immédiatement chacun un doré de 5 livres et demi. Des jumeaux pour ainsi dire. On s'est dit qu'on allait passer une fin de semaine fabuleuse. Bien ce sont les seuls dorés qu'on a pris de tout le voyage !!! On a pourtant pêché presque tout le temps qu'on était là, mais rien n'y fit… »

Pour Gaston Lepage, rien de tel qu’un repos bien mérité !  Souvent, une petite pause peut faire toute la différence ; la confiance et la patience peuvent revenir en force !  « Si tu perds le goût de pêcher parce que ça ne mord pas, il est probablement juste un petit peu trop tard pour changer de spot...   Vaut mieux prendre une pause… »

Je mentionnais en début d’article que la patience, c’est l’art de savoir attendre sans pogner les nerfs…À la lumière des différentes personnalités interrogées, je rajouterai que c’est aussi l’art de savoir attendre le bon moment, ce qui ne signifie pas que l’attente est une forme d’inaction, au contraire, la recherche, l’étude du milieu, la prospection font aussi partie de l’action d’attendre!  Après tout à la pêche, on n’est pas barricadé dans une cache!

Mais ne me parlez pas de ce qui peut me faire perdre patience… quand mon coffre se renverse, quand je vis un bris d’équipement, quand mille bonnes raisons m’empêchent d’aller à la pêche ou que la météo fait tout pour être contre moi…   Ça, c’est une autre histoire…


Daniel Lefaivre    ><((((º> ·° ºoO 






samedi 5 octobre 2013

Jamais on ne me croira!

                                                                                     

Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
Crédit image: https://pixabay.com/
Il n’est pas de pêcheur qui ne possède sa part de frustrations. Sentiment d'extrême angoisse qui se solde par une amertume peu commune, alarmante et amère déception, impuissance
totale devant le fait accompli. Cela pourrait représenter une description rapide du sentiment de frustration dont la psychologie en ferait un sujet d'analyse inépuisable. Mais il y a pire : je l'appelle le double sentiment de frustration. C'est une émotion à caractère quasi exponentiel, une frustration multipliée. Imaginez : vous venez de rater le poisson de votre vie (première frustration) et pour comble, personne ne vous croira! (deuxième frustration)... Un joueur de
hockey qui rate sa cible peut se reprendre l'instant d'après. Le gardien de but ne s'envolera pas!

Il en va tout autrement du poisson qui surgit, on ne sait d'où et qui vous crache votre leurre
en plein visage pour aussitôt disparaître dans le néant! Marc et Roland, deux inséparables pêcheurs, en ont vu de toutes les couleurs dans la réserve faunique Rouge-Matawin.

La capture d'un petit brochet de huit livres les avait incités à poursuivre leur activité dans une zone halieutique très précise.  Un arbre mort et tombé à l'eau servait de repère. Leur embarcation restait immobile, et ce, même sans ancrage. À peine suivait-elle tout doucement le cours de l’eau lorsqu'une brise apportait un peu de fraîcheur. Ils pêchaient debout et tour à tour une grosse Daredevle et un Rapala fendaient l'air. Ainsi installés, les deux compagnons pouvaient facilement observer le fond marin, car à cet endroit l'eau est claire et peu profonde. Ils pouvaient aussi admirer leur brochet qui nageait entre deux eaux, relié par un câble de nylon.

Marc et Roland avaient pris l'habitude d'observer et surtout d'admirer leurs captures de cette façon, et durant quelques minutes, avant de les placer dans la glacière. Et ils regardaient justement cette beauté de la nature, lançant leur ligne ici et là sans conviction, lorsqu'ils eurent une apparition. Un brochet d’au moins 40 livres était là, immobile et majestueux, juste derrière la capture. Un peu plus et Roland allait se demander s’il n'était pas préférable d'utiliser un brochet de huit livres comme appât! Du moins, c'est ce que la scène semblait inspirer tellement la taille de ce requin était disproportionnée par rapport à la petitesse du poisson de huit livres.

Les deux pêcheurs se comprenaient même si aucun mot n'était prononcé. Ils sentaient leur cœur battre au rythme d'un solo de batterie et prenaient plaisir à croire qu'ils contrôlaient leur émotion. Marc laissa tomber sa cuillère ondulante à quelques pas du monstre. On entendit un gros bouillon. La torpille venait de se jeter, gueule ouverte, sur le leurre. Marc donna un bon coup dans le but de ferrer et puis, plus rien... La puissante mâchoire du brochet avait sectionné le bas de ligne en acier que le fabricant éprouvait jusqu'à 30 livres de résistance.

Les deux hommes n'en revenaient pas. Comment un fil d’acier si mince et si résistant pouvait-il être coupé si facilement? Même avec une bonne paire de pinces, il fallait s'y prendre à deux et même à trois reprises pour réussir à casser un tel câble. Roland était déçu. Pour lui, cela signifiait une autre aventure qui se terminait en queue de poisson, un grand moment d’exaltation et puis rien d’autre à raconter que l’indescriptible angoisse du moment. Mais Marc ne se laissait pas décourager pour autant. Rapidement, il lança dans la flotte un hameçon simple muni d'un gros ver avec sa deuxième canne qu'il utilisait justement en période de panique.

— Pas le temps de refaire des nœuds et de réinstaller tout l'attirail, disait-il, c'est pour ça que j’ai toujours une autre ligne toute prête.
— Un simple plomb et un gros ver? demanda Roland. Non mais tu penses que le brochet va y croire?
— J'en sais rien, dit Marc. J'veux pas le brochet, j'veux pêcher une perchaude!
— Ça va pas, non?
— D'abord, dit Marc, si mon bas de ligne a été coupé en deux, c'est parce que mon leurre a passé! Il n'est plus dans sa gueule, ni dans le fond de sa gorge. Donc, la cuillère est peut-être dans son estomac. Au coup qu'il a donné et à la longueur du bas de ligne que j'avais (et du peu qui me reste) ma Daredevle devrait être dans le fond de son ventre.
— Y va passer un mauvais quart d'heure!
— Penses-tu? dit Marc. Tu te souviens du requin qu'on a pêché en Caroline du Nord? Il avait une plaque d`immatriculation dans le ventre!
— Y va passer un mauvais quart d'heure quand même! Dit Roland. Pour moi, il n'est pas prêt de revenir dans le coin.
— S'il revient, je dis bien s'il revient, y va se méfier de nos leurres. C’est pour ça que je veux le piéger avec une perchaude.

Au même instant, Marc ramenait une perchaude de bonne taille. Il lui accrocha un trépied sur le dos et la laissa redescendre dans l'eau, juste au ras de l'embarcation.

— T'as pas le droit de faire ça, lança Roland. Y a des lacs où les ménés et les poissons-appâts sont interdits...
— M'en câlisse ben! répliqua Marc. Penses-tu que je vais rater une occasion de même?
— Tant qu’à ça, t'as peut-être raison, marmonna Roland qui effectuait quelques lancers avec son énorme Rapala.
— On va l'avoir, on va l’avoir, répéta Marc. Y faut être positifs!

Quinze minutes plus tard, le monstre réapparaissait. Cette fois, c'était au tour de Roland de vivre une excitation sans limites. Il suivait le leurre de Roland, sans y croire, nageant au ralenti. Roland accéléra le rythme de nage de son leurre, le brochet en fit autant. Les pêcheurs voyaient maintenant le poisson ouvrir la gueule et saisir le Rapala juste du bout des lèvres, comme s'il ne voulait croquer que la queue du poisson artificiel. Au même instant, Roland donna un grand coup pour piquer la bête, mais son leurre sortit de l'eau et l'effet de ressort le ramena dans l'embarcation. Et comme toujours quand ça va mal, le Rapala s'était échoué dans les mailles de l’épuisette.

— Niaiseux, t'as tiré trop fort, lança Marc.
— Ostie d'câlisse, répliqua Roland.

Sans laisser de répit, le monstre était encore visible et se dirigeait vers la perchaude qui nageait sans cesse sur place et qui ne semblait pas trouver la situation très drôle. La bête donna
un coup de queue, ce qui brouilla l'eau. La bobine de fil commençait à se dérouler, car Marc laissait son moulinet à la plus faible pression, histoire de laisser au poisson le plus de
mou possible. Après un bon moment, Marc accentua davantage la pression, ce qui eut pour effet de freiner l’élan de la bête et de courber la canne. Le brochet se sentait à nouveau piégé.
Le monstre exerça une course effrénée, tantôt vers le large, tantôt vers la rive, ce qui était plus inquiétant, car il ne fallait surtout pas qu’il lui vienne à l'idée d'aller s'entortiller autour des souches qui jonchaient le fond de l'eau, ou encore autour  de l'arbre tombé à l'eau et qui était à proximité des pêcheurs.
Marc tenait bon. Le brochet aussi. La partie était-elle gagnée? Il y avait bon espoir.

— Coupe! Coupe! cria Marc, tout énervé. Laisse faire ton Rapala, coupe ta corde, occupe-toi plus de démêler les hameçons pris dans les mailles, on va peut-être avoir besoin de la puise plus vite qu'on pense!

Roland s'exécuta. En deux temps trois mouvements, il tenait fermement l'épuisette, mais se doutait bien que le brochet allait livrer un violent combat et que Marc ne serait pas prêt
à ramener le poisson contre l'embarcation avant une bonne demi-heure.

— Les nerfs! lança calmement Roland. On va l'avoir, prends ton temps, yé ben accroché...
— Y monte, y monte, s'écria Marc.

Effectivement, le brochet s'était élancé vers la surface avec force et avait surgi de l'eau comme une fusée qui s'arrache du sol, lentement, presque au ralenti. Son corps donnait d’immenses
secousses, se courbait et se pliait avec fougue; il fouettait l'air avec puissance et, malgré l'écume créée par le bouillon d'eau, on distinguait nettement dans sa gueule, la tête de la perchaude qui pendait, à moitié sectionnée. La bête se laissa retomber de tout son long, presque sur le dos, troublant à nouveau la quiétude qui régnait à la surface de l'eau.

— T’as vu, dit Marc, je l'ai piqué dans la bouche!
— Lâche pas, répliqua Roland, maintiens la bonne pression!

Et, comme les pêcheurs appréhendaient, le brochet fonçait vers l'arbre dont la cime était couchée au fond de l'eau. Plus vite que la main qui actionne le moulinet, le monstre avait réussi à entremêler le fil autour d’une branche ou d'une souche. Résultat, il réussit à s'enfuir et à se faire remplacer par un arbre qui donna beaucoup de fil à retordre au pêcheur. Non seulement Marc venait de rater sa deuxième chance, mais il était incapable de se dégager de cette impasse sans couper son monofilament.

— Maudite marde!  Lâcha Marc. T’as vu, il est plus intelligent que nous deux. J'aurais dû le wincher.
— Le quoi? demanda Roland.
— Oui, le wincher, le ramener très vite, sans poser de questions, avec force, comme un winch sur le devant d'un quatre roues motrices. Le remorquer, quoi!
— Tu l'aurais perdu de toute façon, y tirait beaucoup trop, répliqua Roland en train de monter un nouvel attirail à sa canne.
— Dire qu'il y en a qui prétendent que les poissons ne sont pas intelligents...
— En tout cas, celui-là est plus brillant que mon boss, lança Roland avec humour.
Les deux pêcheurs avaient besoin de se dérider, histoire de faire descendre un peu de stress.
— Ah j’oubliais, dit Marc. Tu lui as fait croire que tu étais cloué au lit ce matin, il te croira, tu penses?
— Bien sûr, y mord à n'importe quoi!
Changeant de sujet, Marc précisa à son compagnon qu'il serait préférable d'exciter le brochet avec de nouveaux leurres, histoire de le rendre plus agressif, si jamais il osait revenir.

— Non, trancha Roland. Je garde mon Rapala, il a mordu une fois, y va mordre une deuxième fois. Peu importe les théories, j’ai confiance en mon porte-bonheur.
— C'est comme ça que tu reviens toujours bredouille, dit Marc.

Après quelques blagues, les deux hommes se remirent à l'ouvrage. Roland avec son Rapala, Marc avec une MuskyKiller. Toute leur pêche n'était maintenant qu'orientée en fonction du requin d’eau douce, espérant qu'il ne souffrait pas trop d'ulcères d'estomac et qu'il allait surgir à nouveau. Et c'est ce qui se produisit. Le monstre suivait à nouveau le leurre de Roland. Cette fois, il ouvrit la gueule et croqua la proie de toutes ses forces. Roland tenta alors de ferrer délicatement, mais les mâchoires d'un brochet de cette taille sont d'une dureté extraordinaire. Aucun émerillon ne réussit à traverser la couche de dents et de cartilage et, douloureuse frustration, Roland ne put parvenir à accrocher son poisson.

— Merde! s'écria Roland, y a pas moyen d'en venir à bout.
— On dirait qu'il se prête à ce petit manège juste pour nous narguer, juste pour que je sois à bout de nerfs! Pis y se sauve même pas, regarde, y reste là, sans bouger!

Les deux pêcheurs tentèrent de toutes les manières de faire réagir le monstre. Marc changeait de leurre à tous les trois lancers et Roland, inlassablement, frôlait son poisson artificiel contre la gueule du géant sans que celui-ci n'en soit dérangé pour autant. Marc éprouvait de plus en plus de difficulté quand venait le temps de choisir et de nouer un nouveau leurre. Ses doigts tremblaient et, dans sa hâte, il se piquait en lâchant d'énormes jurons.

Puis, comme lassé de se foutre de la gueule des pêcheurs, le requin fonça à nouveau vers le Rapala. Encore une fois, il troubla l’eau et donna espoirs et palpitations à Roland. La ligne se plia en deux, mais le pêcheur n'eut même pas le temps de réagir. La canne à pêche flexible redevint droite comme une tige de fer. Le monstre avait senti la pointe d'un hameçon et avait réussi facilement à cracher sa proie. Ce fut la fin. Plus jamais les pêcheurs ne revirent ce superbe phénomène de la nature. En tout, cinq chances ratées et un après-midi complet à  ne penser qu'a cette capture avec le résultat que l'on connaît.

— Jamais on ne me croira, marmonna Marc.  Ça s’peut pas manquer son coup comme ça. Tu peux pas savoir ce que je ressens...
— Et comment! dit Roland. On plie bagage. On a presque rien pris et puis on s'est énervés tout l’après-midi pour rien.
— Maudit que c'est frustrant, il était juste là et on a même pas été capables...
— Moi je la raconterai pas cette histoire-là, on ne me croira jamais.
— Ouais, y vont dire qu'on a de l’imagination! Avez-vous pris quelque chose? dit Roland d’un ton ironique. Il se répondit à lui-même : oui, on est allés s'énerver alors qu'on venait pour se relaxer!

En effet, pas grand monde ne croyait à leur aventure. Mais quand ils se réunissaient et qu'il se trouvait des sceptiques parmi eux, ils possédaient cette petite connivence : eux, au moins, avaient chacun leur témoin. Et chacun racontait presque la même histoire...

Daniel Lefaivre     <°))))><