dimanche 4 mai 2014

Tirons-la par la queue



Histoires de pêche, blogue de pêche, pêche à la truite, truite arc-en-ciel
Luc Dumoulinet (j’ai déformé son nom afin qu’on ne puisse le reconnaître), Luc Dumoulinet donc,  est un type joufflu et pince-sans-rire qui a toujours le bon mot d’esprit ou le calembour qui fait sourire. Rapide comme l’éclair quand vient le temps de vous envoyer la réplique, Luc est aussi vif quand vient le temps de ferrer à la mouche. Ses réflexes sont aussi affûtés que la pointe de ses nymphes et parfois on se demande si son imagination ne déborde pas un peu comme une rivière au printemps.




Luc  vient d’une famille de pêcheurs à la mouche.  À vrai dire, Luc ignore tout de la pêche au lancer léger ou lourd, car il vient d’un milieu où il a appris à moucher avant de marcher. Le lancer léger n’était pas boudé ni snobé dans cette famille. C’était plutôt un mode de vie qui préconisait une approche silencieuse qui correspondait le plus souvent aux petits plans d’eau environnants. Je n’irais pas jusqu’à parler d’une dynastie de saumoniers, mais disons que Luc ne vient pas d’un milieu où on pêchait la barbotte, si vous voyez ce que j’insinue. D’énormes coffrets de pêche remplis des leurres de toutes sortes? Ne connais pas. Luc ne possède qu’un assortiment assez volumineux de mouches et de nymphes, les accessoires de base du moucheur et rien d’autre. Toute sa science repose sur son expérience à bien moucher et à reconnaître l’insecte qui fera réagir le poisson au bon moment, à la bonne place.




 C’est ce même Luc qui me racontait qu’il a pêché une truite (énnnoooorme bien sûr) à la mouche! Jusque-là rien de bien impressionnant. Mais imaginez ma surprise quand il a rajouté cette toute petite expression anodine :




« Euh… par la queue… »




-oui oui, dit-il, par la queue, j’ai pêché une truite par la queue en pêchant à la mouche, une chance sur un milliard que ça se produise!


Je ne savais pas trop s’il tentait de me faire une blague et je demeurai incrédule.


-Voyons donc, c’est pas possible, avec un jig ou un spinner en pêchant l’achigan, je ne dis pas, mais avec une mouche, ça ne se peut pas, lui dis-je.


Il avait toujours suspendu au cou une petite lime pour affûter la pointe de ses hameçons.  C’est un des petits trucs de pêcheur chevronné qui fait la différence. Combien d’hameçons ai-je pu émousser en pêchant dans les roches ou en ferrant mal un doré? J’ai pris cette habitude qui consiste à vérifier régulièrement la pointe de mes hameçons et depuis ce temps mes ferrages sont beaucoup plus convaincants. Je frotte légèrement la pointe sur l’ongle de mon pouce et si une ligne toute fine se creuse sur celui-ci, c’est que la pointe jouera son rôle à la perfection. Une grafignure sur un ongle est plus appropriée que de tenter de se piquer le bout du doigt, comme je faisais auparavant. Ce n’est pas un test de diabète, c’est le poisson qu’il faut piquer!


Toujours est-il que Luc pêchait avec une mouche bien affûtée quand il projeta sa soie après quatre motions de va-et-vient. Il avait débobiné 30 mètres de soie et le vent du sud aidant, la mouche se dirigeait au-dessus d’une petite fausse, peu profonde, mais où le courant de la rivière créait en surface un petit remous, presque un ressac. La mouche allait faire un amerrissage en douceur quand tout à coup, avant même qu’elle eût le temps d’effleurer la surface, un superbe omble de fontaine se propulsant de toutes ses forces bondit hors de l’eau et tenta d’aspirer l’insecte en plein vol. Dans son empressement, la puissance d’éjection était trop forte.  Comme si le poisson avait mal évalué la distance entre elle et son repas qui ne s’était pas encore posé sur l’eau.


La puissance des nageoires avait créé un mouvement tel que la truite poursuivit sa course en tournant le dos à la surface de l’eau. Elle allait faire un « flat » comme un baigneur du dimanche qui rate son plongeon. Durant cette microseconde, le pêcheur venant de juger que son offrande n’était pas à l’endroit propice décida de refaire un cinquième lancer par une autre volée de soie. En retirant subitement la mouche de sa trajectoire et par conséquent en changeant brusquement son plan de vol, celle-ci se transforma en grappin et quand la truite, hors de contrôle, nageant dans le vide, mue par la force d’attraction retomba, la queue toucha la mouche qui, telle une abeille en colère, la piqua aussi tôt fermement. Avec le plat de la main, Luc imitait le mouvement au ralenti du poisson qui surgit hors de l’eau et avec toute sa verve raconta en détail tout ce qui se passa durant ce dixième de seconde. Rien ne lui avait échappé!


 « Fish-on » cria Luc Dumoulinet, surpris par la résistance de sa canne à remonter la soie flottante qui, en principe, aurait dû se retrouver derrière l’épaule du moucheur.


L’omble livra un combat impitoyable et pour cause, avec pratiquement toute la liberté de mouvement que venait de lui offrir le pêcheur, celle-ci se débattait âprement, ne comprenant pas comment ses gigantesques coups de queue la faisaient reculer graduellement.


« Tu essaieras ça, de mettre une truite dans une épuisette par la tête quand elle est piquée par-derrière! » disait Luc, afin d’illustrer à quel point le combat avait été quelque peu orthodoxe!


Connaissant les règlements de pêche, Luc relâcha sa prise sans même l’avoir photographié.


Depuis cette aventure, ses amis lui fredonnent une nouvelle comptine :


« Ma p’tite truite a mal aux pattes, tirons-la par la queue, elle ira bien mieux! »


 Daniel Lefaivre    <’))))><