mardi 16 juin 2015

Une situation embarrassante à la pêche

                                                                

Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec
Crédit image: https://pixabay.com/
Quelques heures de pêche, tout ce qu’il y a de plus banal. Du moins, en apparence. Germain et Raymond, tous deux dans la cinquantaine, ne sont pas des mordus de la pêche, loin de là.
Mais l'occasion se présente et les deux hommes d'affaires se laissent séduire par la beauté du site, et surtout par le prestigieux terrain de golf qui domine la Vallée. Après tout, quelques
heures sur le lac ne les empêcheraient pas de jouer au golf demain, encore une fois... Et puis le
« vendeur » avait l'air d'insister, alors il ne fallait pas le vexer. Eux, Germain et Raymond,
étaient les « clients V.I.P » qui se faisaient gâter par cet important représentant qui avait bien l’intention de poursuivre cette lucrative relation d’affaires. Ils s'offraient un long week-end  
« sur le bras du représentant », alors autant en profiter... « Prenez mes lignes, prenez tout mon équipement, ça vous fera du bien », disait le vendeur. Hier vous avez joué au golf, aujourd'hui vous ferez un peu de pêche, ce soir ce sera un souper gastronomique et demain je vous réserve une petite balade en hélicoptère pour que vous puissiez admirer la région, avant votre autre partie de golf. »

Le vendeur traitait ses hôtes avec soin. Va pour la pêche. Germain s'y connaissait un peu, Raymond pas du tout. Et Raymond éprouvait énormément de difficulté à manier la canne et à coordonner ses mouvements afin d'obtenir de bons lancers.

— Dis-moi donc, Raymond, les femmes au bureau disent que tu portes une perruque, c’est pas vrai hein? Demanda Germain avec un petit rire moqueur.
— À vaut pas d'la marde sa canne à pêche! S’exclama Raymond.
— Ben non, répliqua Germain, c'est parce que t'as pas le tour.
— R' garde la poulie, la corde est toute mêlée dedans! Lança à nouveau Raymond.
— C'est pas une poulie, c’est un moulinet, expliqua Germain. Va-t-il falloir que je fasse comme au bureau, que j't'explique tout ce que tu dois faire?  Pêcher, c'est pourtant pas compliqué...
— Hé là! Un peu de respect pour ton supérieur, gueula Raymond, c'est pas parce qu’on est dans la nature que tu peux te défouler de même! R'garde, à lance pas sa maudite canne...
— Plie plus ton poignet, expliqua Germain. Non, pas comme ça, tu vas me l'envoyer dans face!
— Veux-tu ben m'dire comment ça marche c'te patente à gosse? demanda Raymond, visiblement irrité.
— Enlève ton doigt... non, pas celui-là. Tiens ton manche par en haut, non! Défais le nœud là, passe dans la boucle...
— Bon, cé tout pogné en haut d'la ligne à c’t’heure... vociféra Raymond, au bord de la crise de nerfs.
— Han! Ça mord! dit Germain.
— C'est pas juste, pleurnicha Raymond.
— C’est bizarre, ça tire pus. Mais ma ligne est pliée!
— J'te gage que té pris dans un tuyau d’égout... commenta Raymond.
— Ça s'en vient, ça s'en vient, m’en va le savoir tout d’suite, dit Germain. C'est plutôt bizarre un poisson qui tire pas. Non? Que cé ça? Hein!

Les deux hommes n'en croyaient pas leurs yeux. L'hameçon de Germain s'était planté sur un objet inusité. Un bâton de  golf, presque neuf, venait d'être repêché.

— Ben si cé ça la pêche, dit Raymond, j’aime autant laisser faire... pis continuer à jouer au golf. Ça ressemble pas aux poissons qu'on nous montrait à p'tite école!
— Ça va mordre, décourage-toi pas... fit observer Germain d'un ton calme et rassurant.
— Cou ’donc, tu me niaises-tu?  Riposta Raymond. Toi, ta maudite ligne, à marche, tu sors un bâton de golf de j'sais pas où, pis tu restes calme! Y a sûrement une caméra de cachée
quelque part, cé une sorte d'insolence que tu me prépares, hein? Ben ça pogne pas avec moi ça, cé tu clair?
— Les nerfs... tenta Germain.
— Parle-moi pas sur ce ton, j'te l'ai déjà dit! M'a t’crisser dehors, ch'capable, tsé! Ah, Pis c’est assez. On s’en va. J’en ai jusque-là de me faire venter.

Au même instant,  toujours empêtrer avec sa canne qui lui faucha la tête, aidé par une rafale qui agita le plan d’eau, Raymond senti sa perruque se soulever et la vit se  projeter dans l’eau…
— Ben voyons. Té donc ben nerveux, choque-toi pas pour...
— Ah! cria Raymond. Ma perruque, rajouta-t-il tout bas?
Devant un tel spectacle, Germain s'étouffait de rire. Il profita du moment pour se rappeler que les femmes du bureau avaient raison, le patron portait une perruque et ne tenait pas à
ébruiter la nouvelle. Après avoir bien rigolé, Germain était prêt à donner un coup de main pour repêcher « l'épave ».
— Ben oui, y a de quoi rire, moi je pêche un bâton de golf et toi, une perruque! Attends que j’raconte ça, y vont se tordre en deux! ajouta Germain avec un reste de rire.
— C’est pas une perruque, c’est une prothèse…
— Appelle ça comme tu veux…

Raymond aurait eu besoin d'une soupape de sécurité pour faire évacuer toute la colère accumulée au visage. La vapeur allait bientôt lui sortir par les oreilles... Il gardait un visage bleu
et un regard froid. Il ne tenait pas à ce qu’on sache qu'il portait une...  C’était son secret. Même si tout le monde s’en doutait…
— Bon d'accord, perds-la pas de vue, dit Germain, j'vais ramer. Destination la touffe!
— Une chance qu'à flotte, risqua Raymond péniblement.
Germain ramait avec une curieuse cadence. Un coup pour la rame, un coup pour se tenir le ventre. Il disait :
— J'te reconnais pas! Ça change quelqu’un, pas de cheveux!

La perruque imbibée ne ressemblait plus qu'à une grosse motte de poils qui dérivait au hasard du courant. Cela ressemblait à une anémone dont seule la tête apparaissait à la surface.
Rendu à proximité de la perruque, Raymond s'étira pour saisir sa coiffe si précieuse. Mais, à cet instant, une énorme truite surgit du fond de l'eau pour sauter sauvagement sur la touffe de
poils! Le poisson, croyant gober une mouche géante ou un rongeur poilu, s’était élancé de toutes ses forces vers ce qu’il croyait être un mets de choix...

— Ma...Ma… perru… pleurnicha Raymond tout à fait décontenancé par les événements.

Après quelques minutes de vociférations de la part de Raymond, dans un langage que nous devons censurer...
— Ta... Ta... Ta moumoute, fit observer Germain, est remontée à la surface. La truite a compris que ça se mangeait pas! On va pouvoir la repêcher!
— Pis à va avoir l’air de quoi, ma perruque? demanda Raymond, peu optimiste, lui qui se voyait déjà devant le vendeur, obligé d'inventer quelques excuses!

Raymond savait qu'il se retrouverait devant le représentant avec pas plus de deux possibilités. La première, Raymond chauve, Raymond devenu subitement chauve. La deuxième, Raymond échevelé, Raymond échevelé et détrempé uniquement de la tête avec une coiffe écrapoutie. Raymond avec une moumoute à moitié bouffée par un poisson. Et pas d'excuses en perspective...à moins de trouver une casquette au plus vite.

— Passe-moi le bâton de golf, demanda subitement Raymond.
— Pour quoi faire? répliqua Germain.
— Pour te démolir le portrait! gueula Raymond au bord de la dépression. Cé toé qui as monté ce coup-là, voyons donc, voir si un poisson va sauter sur une moumoute, sur une perruque, ça pas
d'allure!
— Ben t'as pourtant vu comme moi! Je l’ai pas apprivoisé la truite! Faut pas t'en prendre à moi...
Devant la dépression nerveuse, le découragement et la rage au cœur de son compagnon, Germain se ravisa et rassura le chauve :

— D'accord, je conterai pas ça au bureau. Juré, craché.
Raymond semblait rassuré. Il en avait grand besoin.
— J’ai le goût de te remercier, dit-il.
Et Germain de rajouter :

— Mais dans un bureau, tout finit par se savoir...

Daniel Lefaivre