samedi 20 février 2016

À la pêche, faut le prendre avec des gants!

                                                             
                                            
Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec
Crédit image: https://pixabay.com/
Imaginez la baie de vos rêves : juste assez grande pour penser qu'un poisson puisse y passer une partie de sa vie, du vairon à profusion, un bon soleil, une plage naturelle, une eau limpide. Presque trop beau pour être vrai! On peut passer des heures à regarder les menés voyager en bancs serrés. On peut passer des heures, pantalon aux genoux, à tenter de capturer un de ces petits poissons aux fins d’analyse si on est trop gêné de dire qu’on fait ça pour le fun, comme un gamin.  Imaginez ce site enchanteur, vous le voyez, vous le sentez, vous y goûtez, vous ne voulez plus le quitter, vous êtes subjugué, vous êtes hypnotisé! Et le pendule qui vous rend dans cet état n'est rien d'autre que votre leurre qui se balance au bout de votre canne et que vous fixez depuis le début de cette aventure…

Mais pour certains, ce plan d'eau était trop beau pour être vrai. Ti-Guy et Ti-Paul s'apprêtaient d'ailleurs à le traverser pour se rendre de l'autre côté de la baie. Là, il y avait un « vrai » lac. Là, il y avait des spots « virils »! Ça grouillait de poissons!

Et ce fut le cas pour toutes les équipes de pêcheurs qui campaient dans cette baie. Un par un, les bateaux traversaient la baie sans même s'arrêter pour tenter un p'tit coup, ou pour traîner un brin. On ne compte plus le nombre de pêcheurs qui négligèrent cet endroit de prédilection dont une fosse inconnue atteignait presque 40 pieds. Valait mieux aller dans le grand lac, affronter les vents violents, se geler jusqu’aux os. On avait
ainsi l'impression de forcer le destin, ou du moins de travailler dans le bon sens. « La baie du camping, c’est juste un trou d'eau, disaient les pêcheurs, une plage pour faire du nudisme dans la nature, un coin pour faire des barbecues, pas un spot de pêche,
voyons! »

Et puis, comme disait Ti-Paul :

— Tant que tu peux voir ton char pis ta tente, c’est que t'es pas encore rendu au cœur de l’action, si tu vois ton char, c’est pas de la vraie pêche! Et pis, si on a quelque chose à dire, y vont tous nous entendre avec l'écho du lac... Et pis qu'est-ce que les autres vont penser? Qu’on se pratique, qu'on a peur de pêcher... Oh! pis c’est trop beau par ici pour que ça morde... y vont penser qu’on se rince l'œil en reluquant sur la plage...
Mais Ti-Guy, lui, gardait un doute raisonnable. Il y avait suffisamment d'éléments pour qu'il y ait doute : algues, menés, rochers, fosses, tous les éléments de la nature révélaient peut-être la présence de poissons dans ce « minable » trou d'eau.

La table à pique-nique croulait sous le poids des hommes qui dînaient et qui gueulaient contre le fait qu'aucun poisson ne figurait au menu.

— Ça pas mordu fort à matin, hein...
— Fais-toi z'en pas pour ça, dit Ti-Guy, on va se reprendre.
— Ouais, répliqua Ti-Paul, en attendant que le zénith se calme, m'en vas faire une bonne sieste... ça mordra pas plus après-midi. Tu devrais faire pareil.
— Moi, j'vas aller donner un p'tit coup dans la baie. Ça m’intrigue que personne pêche là.
— C'est ça, va faire rire de toi... Pis mets-nous le doute dans l’esprit que tu risques d'en prendre un gros! Surtout que j'entende pas crier que ça mord juste pour me réveiller! On me l'a déjà faite celle-là, pis j'l'ai pas trouvée drôle pantoute!

Ti-Guy n'avait pas l'intention de faire une farce, pas plus qu'il ne voulait perturber le calme bénéfique qui régnait en ces lieux. Il remit l’embarcation à l'eau en relevant la coque et en laissant glisser l'arrière sur l'eau, sans faire de bruit. Puis, d'un
coup, il poussa la chaloupe de toutes ses forces en sautant à genoux sur la coque. Ti-Guy avait horreur de se mouiller les pieds et était devenu expert dans l'art de pousser une embarcation.

L'élan obtenu l'amena doucement à l’eau et à deux pas de la berge. Sans plus tarder, il lança à l'eau un gros poisson-appât relié à une grosse boule flottante rouge et blanche. Il était dans moins de quatre pieds d’eau et tandis que la chaloupe devenait immobile, le poisson-appât lui, bien vivant, filait vers le large.

Ti-Guy laissa l'enclenchement du moulinet à la position « ouverte » le temps que l'appât se rende de lui-même dans la gueule du « loup ».

Se prélassant au soleil, gagné davantage à l'idée de faire une bonne sieste, Ti-Guy rêvassait plus qu’il ne pêchait. L'appât s’était fatigué et reprenait son souffle à l'entrée d’un herbier. Tout était calme. Trop calme! Se réveillant tout à coup comme par instinct, Ti-Guy actionna la poignée du moulinet, juste pour enclencher l’anneau de rotation. Il aperçut, tranquillement, la corde qui raidissait et qui fendait l'eau à mesure qu'elle en ressortait. Immédiatement, Ti-Guy dirigea sa main vers le bouton de pression du frein et le tourna vers la gauche afin de laisser le moins de résistance possible. Pourquoi ne pas ferrer immédiatement? se dit-il. Pas pressé, s'était-il répondu. On verra bien. S'il y a une ouananiche, elle peut faire un bout de chemin avec sa proie dans la bouche avant de s'arrêter pour l'avaler. Ti-Guy savait cela et ne se pressait pas pour ferrer.

— Hé, Ti-Paul, réveille-toi! Viens voir, j'ai quelque chose de gros!

Effectivement, il s’agissait d'un superbe spécimen, le roi de la nature surnommé le saumon d’eau douce. Et il en faisait voir de toutes les couleurs à Ti-Guy. Sans s'épuiser, la bête donnait d'énormes coups de tête, à droite, à gauche, sans répit. Son corps se courbait pour donner à la queue toute la puissance requise. La ouananiche frôlait le fond de l'eau, tantôt elle cherchait une embûche, tantôt elle se préparait à bondir hors de l'eau en direction du pêcheur afin de créer un dangereux mou dans la ligne. Un peu plus et Ti-Guy croyait le saumon capable de vous boucler un nœud Palomar par ses acrobaties aériennes!


— Woah! Ça gigote, ça, monsieur! Tiens bon, continue comme ça pis tu vas avoir droit à la sauce béchamel ce soir!

Ti-Guy ajusta son moulinet avec une pression supplémentaire, car le saumon d'eau douce s'éloignait toujours. Et comme la petite bobine de son lancer léger ne contenait que cent verges de huit livres test, il préféra offrir une plus grande résistance au saumon avant que l'aventure ne se termine en queue de poisson. Mais la ouananiche n'apprécia pas. Toujours combative et pas le moins du monde épuisée, elle continua son combat en accentuant davantage le rythme des coups de tête. Ti-Guy devenait de plus en plus dur avec sa ligne, forçait le combat en se servant de la résistance de la canne maintenant
pliée en deux. Puis le coup fatal fut donné. On entendit un puissant « SNAP! ». Le monofilament n'a pas résisté.

— Eh! que c'est bête! Je l'ai trop forcé!

Un coup de rames et Ti-Guy se retrouva sur la berge. Ti-Paul n’avait rien manqué. Un véhicule tout-terrain conduit par un jeune intrépide l’avait empêché de sommeiller. Il se trouvait déjà sur la plage quand Ti-Guy cria qu’il en avait un gros.

— C'est sacrant, hein? lui dit Ti-Paul.
— Surtout que tout le monde disait que le trou d'eau était vide...
— C’était une belle...
Nostalgique et peinard, Ti-Guy scrutait l'horizon et reprenait son calme.
— Mais j'y pense, s'écria-t-il, ma flotte! Où est ma flotte?

Quand la ligne a « snapé », elle a brisé tout près de ma canne... ça veut dire que j'pourrais voir surgir mon flotteur, toujours attaché au poisson!

— Tu rêves en couleur, lui lança Ti-Paul. Si tu vois ton flotteur, tu me le diras, m'a l'attacher après mon char pis on va le sortir de là ton saumon d'eau douce « de bachi de bouzou de tempête des tropiques »...

— Niaise pas, rétorqua Ti-Guy. Va chercher tes gants que tu prends pour fileter les poissons pis suis-moi.

Les deux pêcheurs se retrouvèrent dans la chaloupe, Ti-Guy avait enfilé les gants et scrutait minutieusement la baie dans l'espoir d'y trouver son flotteur.
Et, comme par miracle, la flotte remonta à la surface comme une bathysphère, non loin de l'embarcation.

— Donne un p'tit coup de rames, tout doucement, faut pas l'effrayer, chuchota Ti-Guy qui, penché par-dessus bord, dans une posture précaire, attendait l'instant où il pourrait saisir la flotte et le monofilament.
— Fais ben attention, répondit Ti-Paul, enroule la corde autour de tes doigts pis tire pas trop fort, m'a essayer de l’rentrer dans l’épuisette.
— Ça y est, je l’ai, annonça doucement Ti-Guy qui commençait à enrouler le monofilament autour de ses doigts.
— Le sens-tu le Poisson au moins? Yé ti là? S'empressa de demander Ti-Paul.
— Oh oui! je le sens! Y a eu le temps de récupérer, faut le tirer doucement.

Puis, dès que la ouananiche sentit un brin de résistance, elle fonça droit vers les pêcheurs, bondit hors de l'eau, cracha un jet d’eau en plein visage de Ti-Guy, brusqua ses mouvements et cassa avec fougue le lien qui l'unissait à un triste sort.

— Ça s'peut pas! C'est rendu qui faut le prendre avec des gants pis on est même pas foutus de réussir, tempêta Ti-Guy. C'est rendu qui va falloir venir pêcher avec des gants blancs pis présenter nos leurres sur un plateau d'argent!
— Une ouananiche de 30 livres, certain ça! Pis dire que j’ai toujours pensé qu'y avait rien d'intéressant ici!

De la plage, on entendait une voix :

— Eh! Ti-Guy, qu'est-ce que tu fais, penché de même au-dessus de l'eau?

Ti-Guy regarda vers la plage et d'un ton morne :

— J’admire les bancs de ménés... répliqua-t-il.
— C'est vrai qu'y sont beaux, hein? Être une grosse ouananiche, des fois, je me demande si je serais pas intéressée à venir faire un p'tit tour par ici.  C'est pas la nourriture qui manque... dit la voix.
— Ben y en n'a pas d’gros par icitte. C'est juste un minable trou d'eau, rétorqua Ti-Guy en se relevant...

— Té ben mieux d’aller de l’autre côté de la baie, dans le vrai lac…

Daniel Lefaivre
Blogue de pêche