samedi 15 avril 2017

Pousse, mais pousse égal!

                                                                           


Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
Crédit image: https://pixabay.com/
Nos trois lascars étaient décidés et très motivés. La salle à manger de l’auberge était pleine à craquer et nos rigolos contribuaient largement à l'entrain et à la gaieté qui régnaient en ce lieu. Ils rêvaient de capturer des monstres, des poissons géants qu'ils seraient obligés de transporter sur le toit de leur véhicule. Des poissons tellement gros qu'ils seraient obligés de les palanter à un arbre pour pouvoir les dépecer. Dans l'estomac du monstre, ils allaient trouver l'ancre perdue de l'année dernière, la botte de construction avec cap d’acier qui avait sauvé in extremis Alfred quand, par malchance, il avait mis le pied à l'eau. Ils allaient aussi trouver dans l'estomac le « rapport d'impôt » d'Yvon mystérieusement disparu, et le gigot d'agneau de Bourlet qui avait juré l'avoir échappé à l'eau tandis qu'on l'accusait de l'avoir oublié en ville...

Il y avait fête dans la salle de l'auberge. Des hommes et des femmes dansaient, chantaient et se racontaient des histoires vraies, des histoires vraies que j'te dis! Tout comme l'histoire connue du fanal et du pêcheur. C'est le gars qui raconte avoir pêché un poisson grand comme ça! Et l'autre de répondre qu'il avait pêché un fanal allumé! Ça s'peut pas, voyons, avait dit le gars. Alors, rapetisse ton poisson, avait répondu l'autre, et je vais éteindre mon fanal...

Après une soirée haute en couleur et fort épuisante, compte tenu de l'heure où les pêcheurs se sont endormis (et presque sur place), la matinée, elle, n’annonçait que bâillements. Les hommes se préparaient lentement, se traînaient les pieds et se relayaient constamment pour aller au petit coin extérieur.

— Dépêche-toi, Bourlet, j'en peux pus... lança Yvon.
— Ben, fais dans le bois si té si pressé...
— Qu'est-ce que tu penses que j'vais faire?
— T'as juste à continuer à faire dans tes culottes, comme hier soir, rétorqua Bourlet, accroupi sur le Y d'un arbre tombé. T'étais tellement soûl que t'avais pas la force de te lever...

Bourlet avait accroché le rouleau de papier hygiénique à une petite branche, avait pris tout son temps et revenait par le petit sentier. La toilette de fortune n'était pas très confortable ni très privée, mais quand nature oblige...

Sur son passage, il rencontra Yvon.
— Tu peux y aller, j’ai terminé. J'ai mis du pouche-pouche senteur de fougères des bois pour ton petit nez fin, dit Bourlet en blaguant.

Quand Yvon arriva au tronc d'arbre qui servait de siège, on l'entendit crier :
— Bourlet, té un gros cochon, t’aurais pu tirer la chaîne!

Toujours que les pêcheurs, au bout de leurs efforts, réussirent à prendre le large dans l'espoir de croiser le fer.
— Ça mordra pas aujourd'hui, déclara Alfred.
— Pourquoi donc? demanda Bourlet, en train d'enfiler un énorme muffin.
— Parce qu'on est trop fatigués...
— C'est ça, répondit Bourlet la bouche pleine, y sent ça le poisson, lui, qu'on a pris un coup toute la nuit pis qu'on n’était pas sur le lac nécessairement à quatre heures du matin...

— C'est pas la question, épais! lâcha Alfred. Y a une seule ligne à l'eau, pis c'est la mienne! On a moins de chance...
— T'inquiète pas, j'vais finir ma collation, vu que personne a fait le déjeuner, pis après on verra bien.
— Et Yvon, lui? dit Alfred en le pointant du doigt.
— Laisse-le dormir, tant qu’y ronfle pas, y a pas de mal, c'est beau de le voir, y s'fait bercer sur l'eau comme un poupon dans un berceau...
— Y a pas à dire, vous êtes des vrais pêcheurs! lâcha Alfred, indigné.
— Faut pas s’énerver, y en a qui atteignent leur quota en une demi-heure alors...
— Ouais, fit Alfred, dans les films! T'en as déjà vu toi des gens qui?...
— Ben oui...
— Non, mon pote, t'as entendu dire! Des quotas dans le temps de le dire, c'est des histoires de pêche...
— T'énerve pas pour cha! poursuivit Bourlet toujours la bouche pleine. Laiche faire ton poichon artifichiel. Ichi chest avec une ondulante chromée que cha va pogner.
— T'es sûr de ça? On aurait dû venir avec un guide.
— Pis où on l'aurait mis ton guide? Tu trouves pas qu'on est déjà assez tassés de même?
— Faut dire que t'en prends d'la place, le gros, répliqua Alfred en riant.

— Un guide ferait pas mieux! Je connais la place comme le fond de ma poche, t’as pas à t'en faire pour le poisson. Là, tu pêches dans mon spot préféré. Y a des monstres ici, t'as besoin de pas pogner les nerfs quand y en aura un qui va venir te dire bonjour...

Alfred, plus par superstition, changea son leurre pour une grosse ondulante qu'il installa sur sa canne des grands jours : huit pieds de ligne, action dure, moulinet à lancer lourd, monofilament de 30 livres tests. Ça va chauffer, se dit-il. Il releva l’ancre et laissa l'embarcation dériver tout doucement.

La pêche à la dérive fascinait Alfred depuis toujours. Il était convaincu qu’un leurre qui se dandinait et virevoltait à la même vitesse que le courant représentait une proie plus naturelle. Et il n'avait pas tort.

Au bout d'une heure de dérive infructueuse et par un calme plat, une brusque secousse fit tressauter l'embarcation. Le choc fut tellement grand qu’Yvon se réveilla en sursaut.

— Que çé ça? cria-t-il, le souffle coupé. Est-ce que je rêve?
— Ça doit être encore une pitoune, répondit Bourlet effrayé.
— Tu penses rien qu'à ça, toi, lâcha Alfred qui avait du mal à contenir un tremblement.
— Ouais, une pitoune, un tronc d’arbre je veux dire! Allégua Bourlet.
— Arrêtez, les gars, insista Alfred sérieux comme un pape. Arrêtez, silence!

Alfred étendit le bras et pointa du doigt le plan d'eau. Il eut du mal à ouvrir la bouche.
— Là, juste là!... soupira-t-il.

En avant de l’embarcation se profilait un énorme sillon qui filait à vive allure. Cela ressemblait à une onde de choc laissée par le passage d’un sous-marin qui voyage à grande vitesse tout
près de la surface.
— Es-tu sûr qu'on est dans le bon lac? demanda Yvon peu rassuré. On fait peut-être des essais de sous-marins nucléaires dans le coin?

Mais les deux autres pêcheurs étaient plus préoccupés par cette mystérieuse présence qu'à écouter les questions sottes d’Yvon.

— Regarde la traîne que ça laisse à la surface! dit Alfred, fasciné.
— C'est un requin! C'est un requin! lâcha Bourlet.
— Ben sûr, un requin en eau douce, répliqua Yvon.

Sans plus tarder, la silhouette mystérieuse se dirigeait à nouveau droit sur l'embarcation. Les pêcheurs eurent à peine le temps de s'y préparer et de se tenir solidement. Le coup porté
eut l'effet d'une puissante vague accompagnée d'un horrible effet de résonance. Tous eurent la même idée en même temps :

« Une chance qu'on a une chaloupe en aluminium; en bois, on serait au fond de l'eau à l’heure qu'il est »...

Bourlet reprit ses esprits le premier.
— Lance ta ligne, dit-il à Alfred, lance ta ligne, on va ben voir ce que c'est!
— C'est un monstre, j'en suis sûr, lâcha Alfred en s'exécutant.
— Un monstre qui est pas heureux de nous savoir dans le coin, marmonna Yvon. Pourquoi on s'en va pas?

— T'as la chienne à c't'heure, hein? dit Bourlet.

Alfred se concentrait sur l'énorme poisson. Si le monstre avait pris l’embarcation pour une proie, sa cuillère chromée allait peut-être l'intéresser... Enfin... on se comprend...

— Tant qu'à faire, aussi bien le pêcher avec l'ancre, vu qu'y a une chaîne qui la retient! avait dit Yvon avec humour.
— Hop! avait crié Alfred en ferrant de toutes ses forces, je l'ai, cria-t-il. Pis j'l’ai vu, c'est un super... c'est un super... non je l'ai pas vu, enfin j’suis pas sûr, mais c'est gros en sacrament!

La bataille était bien amorcée. Le poisson-trophée n'allait pas se laisser faire facilement. Bourlet se pencha pour prendre un peu d’eau, ce qui eut pour effet de faire tanguer le bateau de
façon imprudente. Bourlet déversa un peu d'eau sur le moulinet à grand tambour qui, à force de se dévider à vitesse folle, faillit prendre en feu.

— Encore de l’eau sur mon moulinet, gueula Alfred, encore de l’eau, ça « boucane »! Ma corde se déroule trop vite...
— Applique les freins plus fort que ça, cria Yvon, tu vas le perdre!

Alfred rajouta un peu de pression, manqua de se brûler les doigts à cause de la température élevée du moulinet. Le monofilament était en train de fissurer l’anneau de porcelaine situé au bout de la ligne.

Puis, au-delà des 200 verges de fil, les pêcheurs ont vu le magnifique trophée bondir hors de l'eau comme un dauphin qui s'amuse et qui se moque de la situation. Ce fut pour eux un
spectacle inoubliable.

Alfred n'était pas vraiment triste. Il savait qu'il n'avait aucune chance devant un tel prédateur et contemplait avec stupéfaction son moulinet vide. C'était une preuve irréfutable.

D'ailleurs, le petit anneau de porcelaine de sa canne, presque fendu, faisait partie des éléments qui constituaient la preuve. Et il avait deux témoins par-dessus le marché!

On entendit quelques WOW!, quelques « Pousse, mais pousse égal! », mais Alfred ne se laissait pas intimider.

— Viens voir ma canne, disait-il, et puis demande aux autres... et puis viens voir ma chaloupe; est bossée à deux places!...

C’est exactement ce qui se racontait depuis plus d'une semaine à l'auberge...



jeudi 6 avril 2017

Larguez les amarres

                                                                             

Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
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Carole est la sportive qui ne recule devant rien. Le corps mince et alerte, elle peut passer sa journée en randonnée pédestre, sac au dos et tout et tout, pour ensuite danser sur une musique endiablée jusqu’aux petites heures du matin. Jacques, lui, a tout du pantouflard. Comme quoi les contraires peuvent parfois s'attirer, comme on dit si bien. Car Jacques et Carole fêtent cette année leur huitième anniversaire de vie commune, et malgré leur différend à propos des types de loisirs à pratiquer, notre couple de tourtereaux s’entend à merveille.

Carole avait rencontré Jacques lors d'une excursion en montagne et, même s'il lui avait paru un peu paresseux (à cause des nombreuses pauses qu'il réclamait), elle s'était vite entichée
de cet homme qui avait aussi un grand sens de l'humour, mais qui passait toujours pour « celui qui fait la gaffe ».

Au début de leur rencontre, se connaissant peu, chacun proposait une activité à sa mesure. Carole voulait toujours dépenser une énergie fébrile en invitant son compagnon à un sport essoufflant ou casse-cou. Mais Jacques tentait désespérément de tempérer ses ardeurs en cherchant une façon d'obtenir un peu de répit.

C'est de cette manière qu'est né leur premier compromis. Cette balade en canot allait devenir un souvenir intarissable et personne dans le couple ne se lassait de la raconter à qui voulait rire.

Par un beau jour de juillet, sur un petit lac calme, le couple allait se payer une randonnée quelque peu saugrenue. Jacques se voyait déjà, fleur de marguerite à la bouche, chapeau de paille, glissant doucement sur l'eau et récitant des poèmes à sa dulcinée. Carole, elle, s'imaginait plutôt en compétition, battant le rythme, défiant la chaleur, et allant décrocher un
nouveau record de cardio. Comme quoi chacun avait l’imagination débordante…

— J’ai une idée,  lança Jacques avant de mettre le pied dans l'embarcation. Puisque tu ne penses probablement pas comme moi sur la façon dont nous allons faire notre balade, je te fais une proposition... Toi tu rames et moi je pêche à la traîne! De toute façon, c'est toi qui diriges en canot, ma chérie...
— Ça me semble pas très honnête comme proposition, répondit Carole méfiante...

Une fois dans l’embarcation, Jacques tentait de convaincre sa douce des bienfaits de la rame et des plaisirs de la pêche. Il ne se gênait pas pour lui donner quelques directives sur la route
et la vitesse à suivre.

— Stop! Mon leurre est accroché dans le fond, stop je dis!
— Pas question, dit Carole, tu vas me faire briser ma cadence...
— Mais tu vas casser ma ligne, arrête ça tout de suite! Cria Jacques, désespéré.

Carole arrêta le canot en appliquant la pagaie face contre le courant.

— Va falloir faire demi-tour... impossible de décrocher ça!
— Là, mon amoureux de la nature, ma tête de linotte huppée, tu commences à jouer sérieusement avec mes nerfs! Comment veux-tu que j’établisse mon record de vitesse si tu me fais revenir à la case départ?
Carole était furieuse. Elle cessa de pagayer. Jacques, lui, ne se portait pas trop mal. Il proposa alors un nouveau marché.

— Voyons, ma chérie, profite de la nature qui s’offre à toi, admire ces montagnes, aspire cet air pur, repose-toi! Tiens, moi je vais piquer un petit somme, le temps qu'un poisson me réveille!

Carole allait éclater!

— Regarde comme les goélands sont beaux et gentils, poursuivit Jacques. Lance-leur un peu de pain et tu te feras des amis. Prends un peu de soleil. Fais comme moi, laisse le canot dériver, nous sommes si bien...

Carole n'avait plus tellement le choix. Ayant horreur des scènes de ménage, elle allait donc devoir se plier aux exigences de son paresseux de compagnon, sachant très bien qu'elle allait s'ennuyer, perdue sur un lac à ne rien foutre. On ne la reprendrait plus.

Elle se moqua des paroles de Jacques en lançant des morceaux de pain aux goélands qu'elle considérait comme de vulgaires charognards.

— Venez, venez,  mes petits, dit-elle, venez manger le bon pain de ma tante Carole. Oh! Que c’est beau la nature, les montagnes et l’air marin! Ah! Qu’on est bien à paresser comme ça, à se faire rôtir la couenne... Venez, venez, les goélands, avec du pain, vous allez devenir mes amis, c'est mon tchum qui le dit, venez, venez!

Jacques s'était allongé au fond du canot et goûtait chaque seconde du bon temps qui passait. Carole persistait à manifester son insatisfaction en communiquant avec la nature.

— Venez, venez, les « zoiseaux »!  Bon, vous devez avoir assez bouffé pour être mes amis, là? Alors vous allez me rendre un service, les « zoiseaux », vous allez voler en rase-mottes au-dessus de cette loque humaine et si vous pouviez lui chier dans la face, ça le dégourdirait peut-être... et ça prouverait que vous êtes mes amis, les « zoiseaux »!

Jacques tentait de retenir un sourire. Il restait couché au fond du canot et conservait un air moqueur malgré ses yeux clos. Carole poursuivait son défoulement.

— Vous gênez pas, les « zoiseaux ». Attention, à trois, vous obéissez! Un, deux... trois... larguez les bombes!

Sitôt dit, sitôt fait. Un goéland laissa tomber sa "bombe" avec précision, juste entre les deux yeux de Jacques. En s’éclatant, la fiente s’était répandue sur une bonne partie du front et des cheveux de l’homme allongé.
— Sacrament  d’ostie  d’câlisse, qu’est-ce que t'as fait là? hurla Jacques.
— Moi? Mais absolument rien, répondit Carole le rire aux lèvres.
— C’est de ta faute! T’as fait exprès! hurla Jacques avec encore plus de force.

Carole avait mal au ventre et ses mâchoires se «déboîtaient» tellement elle riait. Elle avait de la difficulté à croire à la scène qui venait de se passer. Et pourtant, c’est bien ce qui arriva.

— C'est dégueulasse, cria Jacques. J’peux même pas ouvrir les yeux, ça chauffe! Pis ça pue!
— Prends l’aviron, on va retourner au bord, dit Carole toujours étouffée.
— Mais, j’vois rien...

— T’as juste à pagayer, lança Carole, occupe-toi pas du reste... de toute façon, tu l’as dit, c’est moi qui dirige...

 Daniel Lefaivre

La pêche au canard

                                                                     
Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
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Henri est un pêcheur solitaire. Toute sa vie, il a préféré pratiquer son loisir seul, prétextant qu'il lui était plus facile de donner libre cours à son imagination sans être incommodé par la présence et les questions d’un autre pêcheur curieux.  Car Henri a ses petits trucs, tente toujours une nouvelle expérience et, surtout, ne se rend sur son majestueux lac que si son intuition est là pour le guider.

Et ce jour-là, son bon vieux « pifomètre » n'allait pas le tromper. C'était une belle journée d'automne comme on en a peu, une journée où fourmillent des dizaines de chasseurs entassés dans leur embarcation et cachés dans les hautes herbes…

De loin, on pouvait facilement distinguer ces branches de conifères et ces amas de buissons reliés à des structures de bois qu'on appelle des caches. Vraisemblablement, cette baie du lac des Deux-Montagnes se transformait en vrai champ de tir à cette période de l’année. Il était facile d'y constater qu'une activité fébrile et peu coutumière rendait le marais trop calme les jours d'attente et de surveillance, comme si la présence des chasseurs empêchait la nature de s'exprimer.

Henri n'en était pas à sa première expérience de pêche en automne et son plus grand plaisir repose sur des valeurs simples. Il s'adonne depuis toujours à la pêche à la perchaude et il faut goûter aux filets qu'il vous sert une soirée d’hiver pour en apprécier tout le charme et toute la saveur.

Henri s'était rendu à son site privilégié, avec une embarcation propulsée par un moteur bruyant qui aurait fait la joie d'un antiquaire. Il installa son équipement désuet et attendit avec patience les premières touches. Tournant le dos au soleil pour être encore plus à l'aise, il leva les yeux vers la rive et admira la nature, les herbes hautes jaunies par la saison et il observa les taches sombres et bizarres formées par les caches.

Il distinguait même des mains qui se tendaient vers lui, des mains qui s'agitaient, des bras mêmes qui secouaient l'air sans faire de bruit. Henri répondit de bon cœur à ce symbole universel et, à son tour, envoya la main aux chasseurs en guise de salutations.

En quelques minutes, Henri captura un peu plus d'une dizaine de perchaudes avec habitude et facilité. Il sentait comme un grand silence dans les marais malgré l'agitation des mains qui pourtant — il venait tout juste de s'en rendre compte — n'avaient pas encore cessé! Henri secoua la tête et ferma les yeux à plusieurs reprises comme pour se rassurer.

Non, Henri n’avait pas la berlue!

Cela faisait bien plusieurs minutes que les chasseurs camouflés lui faisaient toutes sortes de signes en battant l'air avec les mains! « Que peut bien signifier ce rituel? » se demanda Henri.

Mais il n'eut pas le temps d’y penser davantage, car à cet instant, la canne de bambou se courba avec violence et cassa net, avant même qu'il n'eût le temps de réagir. Il avait bien essayé de ferrer, mais il se contenta de retenir la canne avant que tout l'attirail ne se retrouve à l'eau. En se brisant, le bambou avait émis un son d'une effroyable intensité, comme celle d'un pétard, d’une bombe... Mieux, une détonation, un coup de feu! Quelques oiseaux migrateurs apeurés prirent leur envol.

— Sacrament, se dit Henri, je viens de pèter mon boutte de ligne...

Henri tenait toujours fermement le manche de sa canne et, par chance, le monofilament n’avait pas cédé. Il tentait de ramener à la surface le coupable qui lui avait brisé une canne  — sa préférée — qu'il possédait depuis plus de vingt ans. La partie supérieure de la canne était encore retenue au fil par ses deux petits anneaux. Elle incommodait le pêcheur en demeurant à la surface de l’eau et faussait toute stratégie.

Plus loin, les chasseurs crurent entendre un coup de feu. Le pêcheur solitaire avait-il découvert une nouvelle technique de chasse? D'où venait cette détonation si subite? Décidément, il s'agissait d'un étrange pêcheur, car à cet instant, c'était à son tour de répéter le manège des mains qui s'agitent.

Quand Henri aperçut la taille du maskinongé qui avait sectionné la canne, il n'eut d'autres réflexes que d’appeler à l'aide en envoyant la main aux chasseurs en guise de détresse. Il n'avait qu'une seule idée en tête: tirer le maskinongé à bout portant! Oui, le tirer avec un .12 pour réussir à le sortir de l'eau!

Il criait, il criait de toutes ses forces. Il lançait :
« Venez le tirer! », « Arrivez, y a pèté ma ligne! », « J'ai besoin d'un coup de main! », « Ôtez-vous les doigts d'dans le nez! »...

Mais la distance et surtout le vent repoussaient sa voix. Les cris n'atteignaient pas les chasseurs. L'un d'eux qui observaient Henri gesticuler prononça:

— Non mais y s'fout de notre gueule celui-là! On fait tout pour se cacher et lui, l'imbécile, y va se planter en face de nous pour pêcher! Depuis tout à l'heure qu'on lui fait signe de décrisser!  Y veut rien entendre...

Un autre chasseur lâcha :

— M’en va y couler sa chaloupe si ça continue. Puis on dirait qu'y fait exprès, on dirait, en plus, qu’il crie pour éloigner les canards, pis y nous envoie la main comme s'il voulait nous chasser! Un maudit baveux...

Le maskinongé réussit à se dégager en brisant le peu qui restait de la canne.

— Gang de cons! Lâcha Henri, outragé par le peu de coopération des chasseurs.

Il tourna à nouveau son regard vers les caches et les chasseurs commencèrent sérieusement à s'impatienter. Un homme debout, maintenant visible, faisait encore de grands signes au pêcheur.

— Sacre ton camp, épais! Tu fais peur aux canards!

— Cette espèce d’idiot s'imagine qu’on lui dit bonjour, lâcha un autre chasseur...

— Pauvres cons d’ostie d'crétins, vous auriez pu venir m'aider à sortir mon poisson au lieu de rester là à m'envoyer vos salutations avec les mains!  

Ces chasseurs s'imaginent peut-être que je leur disais bonjour, se dit finalement Henri...

Déçu, Henri remballa ses affaires et se prépara à démarrer quand, au même instant, une volée de canards surplomba le plan d'eau. On entendit de nombreuses détonations et des cris de satisfaction. Henri sursauta, surpris par tant de vacarme et un bruit sourd qui provenait de son embarcation le fit tressaillir davantage. Un coup de feu venait-il d’être tiré dans sa direction? Il venait de comprendre tout à coup que les gestes qui provenaient des caches signifiaient le contraire de « Bienvenue », le contraire de ce qu'il avait imaginé.  Maintenant, il comprenait ce qui se passait, il savait qu'une énorme confusion s'était installée entre lui et les chasseurs.

Pris de panique, Henri déguerpit, ne quittant pas des yeux les chasseurs qui se dirigeaient vers lui. Mais les hommes ne poursuivaient pas Henri. Seuls quelques-uns étaient sortis de leur cachette pour aller récupérer les canards touchés, oubliant qu’un intrus avait perturbé le calme requis pour chasser, et remerciant le ciel qu'un coup de feu (la canne à pêche de Henri) ait apeuré les canards qui se terraient dans le marais voisin...

Henri poursuivit son chemin, maintenant rassuré sur les intentions des chasseurs.

— Quelle confusion, se dit-il, tout cela n'avait plus de sens!

Puis, Henri se rappela le coup porté. Si on ne lui avait pas tiré dessus, qu'était donc ce bruit sourd qui percuta contre l'embarcation? Il se décida à tourner la tête en direction de la coque, car il lui semblait bien que l’étrange bruit qu’il venait d'entendre provenait de cet endroit.

— C'est pas vrai, dit-il, ça s'peut pas!

Un magnifique spécimen, un gros malard, dans sa chute vertigineuse, s'était écrasé au fond de la chaloupe!

Henri filait maintenant avec une bonne vitesse de croisière, admirant son butin en se répétant:

— Ça s'peut pas! Ça s'peut pas!


 Daniel Lefaivre     <*((((>{

lundi 3 avril 2017

La suite des folies (ou le répertoire des excuses de pêche)

                                                                               
Histoires de pêche, blogue de pêche, Daniel Lefaivre, pêche truite
Ce qu'il ne faut pas entendre! Et de toutes les sortes!

Comme...

Le pied du moteur qui a percuté contre un rocher ou un arbre. Et il fallait qu’on entende : « On vient encore de s’accrocher sur le dos d'un gros poisson. Pis j’te gage qu’y s’en est même pas rendu compte! »

Comme...

Le type qui connaît le cousin de la voisine qui a une belle-sœur dont le frère a eu de son premier mariage une fille qui s’est fait bouffer un orteil par un brochet, assise au quai, les pieds dans l’eau...

Comme...

« Moi-même, si l’eau avait été plus froide, si j'avais lancé dans le bar à salade, avec un autre appât, hier matin, le poisson aurait mordu... »

Comme...

Celui qui a attrapé un coup de soleil au dos, passant sa journée entière à essayer de capturer une grenouille pour appât...

Comme...

Le rat musqué qui est passé entre les jambes du pêcheur à la brunante en faisant un bruit infernal. Ce même pêcheur avait lâché un mémorable cri d'épouvante et tente encore aujourd'hui de justifier l’imprévisible effet de surprise, tout en vous parlant de sa bravoure.

Comme...

L’achigan-trophée qui passa la journée près du bateau sans se préoccuper des deux professionnels qu’on filmait...

Comme...

Le poisson qui sauta sur le leurre à la dernière seconde, alors que le pêcheur s’apprêtait à le sortir de l’eau pour effectuer un autre lancer. Il bouffa non seulement le leurre, mais croqua à pleines dents le bout de la canne...

Comme...

Le gars qui s’est jeté à l’eau pour serrer l’esturgeon dans ses bras, de peur qu’il ne s’échappe...

Comme...

Ici, y a tellement de poissons, qu’il faut pêcher sur le quai avant de pouvoir mettre l’embarcation à l’eau...

Comme...

Dans ce lac-là, les poissons sont tellement gros, qu’on surveille leurs déplacements par le niveau du lac...

Comme...

Il embrassait toujours son leurre avant de pêcher, par superstition. Cette fois-là, le mouvement avait été un peu brusque et le pêcheur se planta un hameçon dans la lèvre. Une photo en fait foi. Le pêcheur pêché... faut le faire!

Comme...

La personne découragée qui fit un signe de croix, supplia le bon Dieu et, miracle, captura une anguille et une carpe...

Comme...

Le gars qui avait baptisé son ver de terre « Gérard ». Il était le seul à prendre du poisson. « Vas-y mon Gérard, té capable... »

Comme...

L’acte d’humilité : à la maison, je suis une carpe; à la pêche, le poisson; sur la rue, le maquereau; pis à la job, le têteux.

Comme...

Le smatte qui remet à l’eau une truite de trois livres en disant : « Va chercher ton grand frère. » C’était probablement un orphelin...

Comme...

La rame à moitié croquée, victime des mâchoires puissantes d’un Musky. Et puis, on distingue clairement les marques laissées par les dents. Elle est présentement accrochée au mur d’un pourvoyeur.

Comme...

Les vagues étaient tellement puissantes que la chaloupe d’aluminium pliait dans tous les sens et se déformait comme une tôle à biscuits. Ils ont dû souder les joints et installer de nouveaux rivets...

Comme...

Le couple qui se dispute se tourne le clos, prisonnier dans une petite embarcation. Chacun décide d’effectuer un lancer en même temps, du même côté. Les leurres et les lignes se sont entremêlés. Le couple a été obligé de sortir de son mutisme.

Comme...

Le papa qui accroche sournoisement une petite barbotte à la ligne de son «flo» pour lui faire une surprise. « Ramène donc ta ligne, juste pour voir », dit le papa. Le flo pêcha une ouananiche de taille respectable. C’est ce qu’on appelle une « Sur-prise »!

Comme...

La femme qui sort du coffre à pêche un poisson-nageur de dix pouces. « Ça va pas, tu veux faire peur aux poissons? » lui fit-on remarquer. Au premier lancer, elle captura un superbe brochet...

Comme...

Ici, y a tellement de poissons, ça saute tellement de partout que le matin y faut passer la gratte sur la plage pour les remettre à l’eau...!

Comme...

Le jeune téméraire qui retira les piles du contrôle à distance! L'appareil actionnait la porte du Boat House du voisin, qui refusait toute courtoisie sur le lac. Imaginez le reste. Et ce fut bien pire...

Comme...

Celle qui a essayé une nouvelle canne dans le petit lac de villégiature. C’était juste quelques coups de pratique avant de partir pour le Grand Nord. Elle captura le plus gros achigan de sa « carrière » dans ce petit  lac bien ordinaire!...

Comme...

L’employé d’un magasin de chasse et pêche qui installa une disquette de démonstration sur le sonar de son compagnon. Il fallut plus d’une demi-heure au pauvre type avant de découvrir le subterfuge. « Oh! Ici y a vingt pieds, une épave au fond de l’eau et des poissons partout, et de toutes les grosseurs... Et puis là, il  y a… »

Comme...

La discussion sur les lunettes polarisées :
- Qu’est-ce que tu vois?
- J’vois rien...
-  J’te l’avais dit que c’était pas des verres...
- Attends, attends un peu...
- Vois-tu quelque chose?
- Y a au moins quinze pieds d’eau... Pis le fond est clair...
- Payer ce prix-là, ça vaut pas...
- Attends, j’te dis, arrête de bouger...
- Vois-tu de quoi pour le vrai?
- Oui. J’vois ton trousseau de clés dans le fond de l’eau...

Comme...

Les gars qui pêchent, assis dans la chaloupe, admirant leur camionnette laissée sur la rive. Passe une « sirène » en planche à voile, maillot sexy, échancré, et tout et tout. Elle leur fait de beaux yeux et prend des poses lascives.  Ils n’ont de regards que pour elle. Ils finissent par tourner le dos à la rive et à ne plus pêcher, se laissant séduire par la racoleuse. Puis, comme par instinct, ils ont jeté un regard vers le bord de l’eau.  La camionnette avait disparu... et dans l’autre direction, la sirène aussi...

Comme...

- T’as fini de lancer des garnottes dans l'eau?
- J’ai rien garoché!
- Arrête de lancer des roches!
- J’te dis que c’est pas moi...
- Ben cé qui d’abord?
- Prends ta ligne, niaiseux, c’t’un saumon qui saute!

Comme...

La théorie suivante : les bancs de menés qui sautent à la surface de l’eau pour échapper au gros poisson. Paraît que la longueur du saut correspond à la longueur du prédateur. C’est pour ça qu’on voit rarement des sauts de deux mètres...

Comme...

Le collier que j’ai bricolé  et offert à ma blonde. Ça ressemble à des griffes d’ours,  mais ce sont  des dents de poisson d’eau douce…

Comme...

- J’ai un coup!
- Ça mord moi aussi!
- Whao!...
- Yé! …
- Épais, té pogné dans ma ligne...
- Niaiseux, toi aussi...

Comme...

- Qu’est-ce que t’as tout d’un coup?  Té vert!
- Burp!
- T’tention, tu vas pas faire dans le bateau!
- C’est pas que j’ai peur des vagues...
- Penche-toi au-dessus de l’eau, au moins!
- C’est pire quand je me penche...
-Hon!
- Vite, je t’en supplie, enlève-moi c’te sangsue de d’là!

Comme...

« Ouais, ben ici, y a pas grand danger. Une sorcière pourrait me changer en grenouille que je serais sûr de pas me faire bouffer... »

Comme...

«  J’en pouvais pus de porter ma prothèse dentaire. Mon « partiel » me faisait souffrir, même après ma dixième visite chez le spécialiste. Un peu plus pis je passais une petite annonce dans le journal pour m'en débarrasser. Fa que je l’ai installé sur mon bas de ligne, juste pour déconner... Ça mordu!
C’est vrai! Pis c’était un poisson à qui y manquait les deux dents du fond, comme moi!... »

Comme...

Le poisson mordait tellement qu’il fallait se cacher pour appâter. ..

Daniel Lefaivre


Les mémères à la pêche

                                                                                           

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Roger : Passe-moi les vers.
Léo : Cou'donc, t'en prends beaucoup, j'trouve. T'as pas fini de t'faire manger?...

Roger : Moi, j'ai payé les ménés pis j'gueule pas...
Léo : Je me fais pas manger mes menés...
Roger : Quand est-ce que tu vas apprendre à appâter ailleurs qu'au-dessus de l'eau?... C'est le troisième que tu perds comme ça... En as-tu peur quand y gigote?

Léo : Au moins, ça mord avec des ménés...
Roger : Ça va mordre, tu veux dire!
Léo : Ça va mordre, tu vas voir. Pis remets le couvercle, y va partir au vent.

Roger : Ce que tu peux être tannant!
Léo : Tu gaspilles les vers! Coupe-les au moins en deux...
Roger : Passe-moi le couteau...
Léo : Coupe-le avec tes dents, ou ben étire-le, y va finir par casser...

Roger : Passe-moi donc ton couteau, arrête de niaiser...
Léo : Es-tu malade? Au prix que je l'ai payé, c'est pas pour couper des vers.

Roger : Après tout, ça donne rien de le couper. Si yé trop petit, les poissons le verront pas.

Léo : On sait jamais, y vont peut-être penser que t'essaies de les « caller » avec le bruit que tu fais dans chaloupe...

Roger : C'est qui qui a échappé la paire de pinces, je te demande?

Léo : Ça fait une heure de ça...
Roger : C'est drôle, ça fait une heure que ça mord pas... Passe-moi la guenille.

Léo : J'la trouve pas... y m'semble que je l'avais mise... Ah, elle est juste là, derrière toi... au fond de la chaloupe.

Roger : Ouach!
Léo : À traînait juste dans l'eau...
Roger : Dans marde, tu veux dire... M’a la rincer...
Léo : C'est ça, fait encore du bruit!
Roger : Tu veux peut-être que je m'essuie sur moi?
Léo : Ben oui, t'avais juste à pas la laisser traîner, pis à t'ramasser, c'est le vrai bordel dans l'bateau!

Roger : Hyach!
Léo : Espèce d’incapable!
 Roger : Hé! Ça mord à ta ligne!
Léo : Niaiseux, c'est tu encore toi qui viens d'y donner un coup?

Roger : Ouais!
Léo : Épais.
Roger : Tu pognes tout le temps...
Léo : Occupe-toi donc de ta ligne.
Roger : Me ferai pas manger là! M'en va le ferrer assez fort que la tête va y arracher...

Léo : C'est ça, pis tu recevras le plomb dans face...
Roger : La puise es-tu prête?
Léo : À doit pas être ben loin, on est dans seize pieds de chaloupe...

Roger : Si t'as rien à faire, démêle donc ma Mooselook Thinfish que t'as pognée dans les mailles tout à l’heure.

Léo : On n’aura pas besoin de la puise.
Roger : Comment ça?
Léo : Y va être tellement gros qu’on va prendre la rame pour l’assommer.

Roger : Pis on pourra pas le mettre dans le bateau...
Léo : Va falloir l’attacher avec la corde de l’ancre...
Roger : Ça va faire forcer le moteur...
Léo : Comment on fait pour appeler des journalistes en  plein bois?

Roger : C’est pour ça que personne va nous croire.  Pis dire que t’as oublié ton Kodak.

Léo : En attendant, ça pogne pas fort. C'est drôle, quand on arrive bredouilles, tout le monde est d'accord avec nous, personne nous ostine...

Roger : Même si on leur dit que les poissons étaient trop gros à transporter...

Léo : Pour moi, c'est parce qu'y en a un gros dans l’boutte si ça mord pas.

Roger : Mon ver est ben trop p'tit. Personne  va voir un ver coupé si petit.

Léo : Au moins, quand ça va se mettre à mordre, y va te rester des vers...

Roger : Ton méné doit être mort.
Léo : Pis après?
Roger : On perd notre temps.
Léo : Arrête de r'monter ta ligne, laisse-leur le temps...
Roger : M’a lancer ailleurs...
Léo : Essaie donc dans chaloupe.
Roger : Sacrament!
Léo : Quoi?
Roger : Me sus fait manger...
Léo : Pas nouveau.
Roger : On est dans un spot à téteux!
Léo : Quoi, t'as vu ton boss dans l'coin?
Roger : Hum! Tiens, j'vas essayer ici, juste au ras du bateau.

Léo : C'est ce que je fais depuis tout à l’heure, mon cher Watson...

Roger : Déduction logique, ça mord pas plus au bord du bateau donc...

Léo : Non, mais ça donne quoi de lancer loin, on est en plein milieu du lac... c’est pour ça qu'on a pris une chaloupe...

Roger : R'garde la p'tite fille sur le quai...
Léo : Qu'est-ce qu'y a?
Roger : J'te gage qu'à va en sortir un gros...
Léo : Es-tu fou, est pas équipée pantoute... Pis a pas d'expérience.

Roger : C'est souvent comme ça que ça arrive. Ça va mordre, à va crier, à va paniquer, à va réussir à l'sortir de l'eau, ses parents vont arriver en courant, y vont prendre une photo
qui va paraître dans les magazines de pêche...  Ça va être traité comme si c’était un exploit, r’garde ben ça…

Léo : Pis en arrière-plan dans la photo, on va voir deux osties d'épais full equiped, qui s'pognent le cul en attendant que ça morde!

Roger : On va avoir l’air niaiseux en masse!
Léo : J’souhaite qu'à pêche rien.
Roger : On souhaite pas de malheur à une enfant!
Léo : À du fun à pêcher de même, c’est ben assez! À pas besoin que ça morde pour s'amuser...

Roger : On peut pas en dire autant de nous autres, hein?!
Léo : Nous autres, on a des obligations à remplir, à chaque fois que je reviens de la pêche, j’ai droit au même scénario. Ma femme m’accueille avec une calculatrice... à l'additionne le coût de mon équipement de pêche avec les dépenses de la journée… pis à divise ça par le nombre de poissons...
Roger : C'est vrai que, dans ton cas, ça fait cher du filet...
Léo : Pis toi encore?
Roger : M'as dire qu'y avait des jeunes qui se baignaient.
Léo : À va croire ça? Le lac est pas si petit.
Roger : De toute façon, y fait trop chaud pour la pêche.
Léo : Si au moins on avait un p'tit vent.
Roger : Ouais. Hier, ç'aurait été ben meilleur.
Léo : Pas dur à battre, quoiqu'avec un temps plus nuageux. Pis quand y a un peu de pollen sur l'eau, c’est pas très bon.
Roger : On est trop avancé dans la saison.
Léo : T’as ben raison. C'est pas parce qu’on veut pas. On a tout essayé. Moi les ménés, toi les vers, qu’est-ce qu’on peut faire de plus?

Roger : Prendre nos leurres pis caster...
Léo : Ben trop fatigant!
Roger : Ouais, t'as raison.
Léo : Moé,  j'crisse mon camp...y a pas de poisson…
Roger : Déjà? Un dernier p’tit coup?
Léo : Y a pu de bière j’ai dit...
Léo : Niaiseux, un dernier p'tit coup de ligne avant de partir...
Roger : Ah oui! D'ailleurs ça va me faire du bien de changer de position, j’ai mal au dos... ah, ça fait du bien...

Léo : T'tention quand tu te lèves. Pis écrase pas la boîte de... Tabarnak, j't'avais dit de faire attention aux vers...

Roger : On n’a pu besoin, on s’en va...
Léo : C’est qui qui va nettoyer la chaloupe à c’t’heure?
Roger : Chiâle pas, c’est rien...
Léo : Ben sûr, quand t'as fini tu t'ramasses jamais...

Roger : Les nerfs, les nerfs... Penses-tu que c’est pas chiant de r’venir avec zéro, niet, rien, pas un crisse de poisson... Pourtant on est des pros, des vrais de vrais... comprends pas...

Léo : Ouais, pourtant on sait pêcher, on sait quoi faire pis quoi pas faire... R’garde la p’tite fille du quai, c’est ti pas beau de voir ça, l’innocence même... à va en prendre un, j’suis sûr maintenant...

Roger : C’est toi l’innocent! Au fond, sais-tu où est la différence entre elle et nous autres?

Léo : De quoi tu parles?
Roger : Nous autres, on est DES CRISSES DE MÉMÈRES!

Léo : Tu penses que ça fait fuir les poissons?

Roger : Ouais, à va en prendre un gros, pis ça va être un ciboire de gros, juste pour nous servir de leçon. On aurait dû s’fermer la gueule pis pêcher comme du monde...

Léo : Ben on ferait mieux de décrisser au plus sacrant avant que ça morde pour elle, avant qu’à s’mette à crier qu’elle en a tout un, avant que ses parents arrivent avec le Kodak... au cas
où deux épais seraient dans l’fond de la photo!...

Daniel Lefaivre