samedi 15 avril 2017

Pousse, mais pousse égal!

                                                                           


Histoires de pêche, Daniel Lefaivre, blogue de pêche, pêche au Québec, techniques de pêche
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Nos trois lascars étaient décidés et très motivés. La salle à manger de l’auberge était pleine à craquer et nos rigolos contribuaient largement à l'entrain et à la gaieté qui régnaient en ce lieu. Ils rêvaient de capturer des monstres, des poissons géants qu'ils seraient obligés de transporter sur le toit de leur véhicule. Des poissons tellement gros qu'ils seraient obligés de les palanter à un arbre pour pouvoir les dépecer. Dans l'estomac du monstre, ils allaient trouver l'ancre perdue de l'année dernière, la botte de construction avec cap d’acier qui avait sauvé in extremis Alfred quand, par malchance, il avait mis le pied à l'eau. Ils allaient aussi trouver dans l'estomac le « rapport d'impôt » d'Yvon mystérieusement disparu, et le gigot d'agneau de Bourlet qui avait juré l'avoir échappé à l'eau tandis qu'on l'accusait de l'avoir oublié en ville...

Il y avait fête dans la salle de l'auberge. Des hommes et des femmes dansaient, chantaient et se racontaient des histoires vraies, des histoires vraies que j'te dis! Tout comme l'histoire connue du fanal et du pêcheur. C'est le gars qui raconte avoir pêché un poisson grand comme ça! Et l'autre de répondre qu'il avait pêché un fanal allumé! Ça s'peut pas, voyons, avait dit le gars. Alors, rapetisse ton poisson, avait répondu l'autre, et je vais éteindre mon fanal...

Après une soirée haute en couleur et fort épuisante, compte tenu de l'heure où les pêcheurs se sont endormis (et presque sur place), la matinée, elle, n’annonçait que bâillements. Les hommes se préparaient lentement, se traînaient les pieds et se relayaient constamment pour aller au petit coin extérieur.

— Dépêche-toi, Bourlet, j'en peux pus... lança Yvon.
— Ben, fais dans le bois si té si pressé...
— Qu'est-ce que tu penses que j'vais faire?
— T'as juste à continuer à faire dans tes culottes, comme hier soir, rétorqua Bourlet, accroupi sur le Y d'un arbre tombé. T'étais tellement soûl que t'avais pas la force de te lever...

Bourlet avait accroché le rouleau de papier hygiénique à une petite branche, avait pris tout son temps et revenait par le petit sentier. La toilette de fortune n'était pas très confortable ni très privée, mais quand nature oblige...

Sur son passage, il rencontra Yvon.
— Tu peux y aller, j’ai terminé. J'ai mis du pouche-pouche senteur de fougères des bois pour ton petit nez fin, dit Bourlet en blaguant.

Quand Yvon arriva au tronc d'arbre qui servait de siège, on l'entendit crier :
— Bourlet, té un gros cochon, t’aurais pu tirer la chaîne!

Toujours que les pêcheurs, au bout de leurs efforts, réussirent à prendre le large dans l'espoir de croiser le fer.
— Ça mordra pas aujourd'hui, déclara Alfred.
— Pourquoi donc? demanda Bourlet, en train d'enfiler un énorme muffin.
— Parce qu'on est trop fatigués...
— C'est ça, répondit Bourlet la bouche pleine, y sent ça le poisson, lui, qu'on a pris un coup toute la nuit pis qu'on n’était pas sur le lac nécessairement à quatre heures du matin...

— C'est pas la question, épais! lâcha Alfred. Y a une seule ligne à l'eau, pis c'est la mienne! On a moins de chance...
— T'inquiète pas, j'vais finir ma collation, vu que personne a fait le déjeuner, pis après on verra bien.
— Et Yvon, lui? dit Alfred en le pointant du doigt.
— Laisse-le dormir, tant qu’y ronfle pas, y a pas de mal, c'est beau de le voir, y s'fait bercer sur l'eau comme un poupon dans un berceau...
— Y a pas à dire, vous êtes des vrais pêcheurs! lâcha Alfred, indigné.
— Faut pas s’énerver, y en a qui atteignent leur quota en une demi-heure alors...
— Ouais, fit Alfred, dans les films! T'en as déjà vu toi des gens qui?...
— Ben oui...
— Non, mon pote, t'as entendu dire! Des quotas dans le temps de le dire, c'est des histoires de pêche...
— T'énerve pas pour cha! poursuivit Bourlet toujours la bouche pleine. Laiche faire ton poichon artifichiel. Ichi chest avec une ondulante chromée que cha va pogner.
— T'es sûr de ça? On aurait dû venir avec un guide.
— Pis où on l'aurait mis ton guide? Tu trouves pas qu'on est déjà assez tassés de même?
— Faut dire que t'en prends d'la place, le gros, répliqua Alfred en riant.

— Un guide ferait pas mieux! Je connais la place comme le fond de ma poche, t’as pas à t'en faire pour le poisson. Là, tu pêches dans mon spot préféré. Y a des monstres ici, t'as besoin de pas pogner les nerfs quand y en aura un qui va venir te dire bonjour...

Alfred, plus par superstition, changea son leurre pour une grosse ondulante qu'il installa sur sa canne des grands jours : huit pieds de ligne, action dure, moulinet à lancer lourd, monofilament de 30 livres tests. Ça va chauffer, se dit-il. Il releva l’ancre et laissa l'embarcation dériver tout doucement.

La pêche à la dérive fascinait Alfred depuis toujours. Il était convaincu qu’un leurre qui se dandinait et virevoltait à la même vitesse que le courant représentait une proie plus naturelle. Et il n'avait pas tort.

Au bout d'une heure de dérive infructueuse et par un calme plat, une brusque secousse fit tressauter l'embarcation. Le choc fut tellement grand qu’Yvon se réveilla en sursaut.

— Que çé ça? cria-t-il, le souffle coupé. Est-ce que je rêve?
— Ça doit être encore une pitoune, répondit Bourlet effrayé.
— Tu penses rien qu'à ça, toi, lâcha Alfred qui avait du mal à contenir un tremblement.
— Ouais, une pitoune, un tronc d’arbre je veux dire! Allégua Bourlet.
— Arrêtez, les gars, insista Alfred sérieux comme un pape. Arrêtez, silence!

Alfred étendit le bras et pointa du doigt le plan d'eau. Il eut du mal à ouvrir la bouche.
— Là, juste là!... soupira-t-il.

En avant de l’embarcation se profilait un énorme sillon qui filait à vive allure. Cela ressemblait à une onde de choc laissée par le passage d’un sous-marin qui voyage à grande vitesse tout
près de la surface.
— Es-tu sûr qu'on est dans le bon lac? demanda Yvon peu rassuré. On fait peut-être des essais de sous-marins nucléaires dans le coin?

Mais les deux autres pêcheurs étaient plus préoccupés par cette mystérieuse présence qu'à écouter les questions sottes d’Yvon.

— Regarde la traîne que ça laisse à la surface! dit Alfred, fasciné.
— C'est un requin! C'est un requin! lâcha Bourlet.
— Ben sûr, un requin en eau douce, répliqua Yvon.

Sans plus tarder, la silhouette mystérieuse se dirigeait à nouveau droit sur l'embarcation. Les pêcheurs eurent à peine le temps de s'y préparer et de se tenir solidement. Le coup porté
eut l'effet d'une puissante vague accompagnée d'un horrible effet de résonance. Tous eurent la même idée en même temps :

« Une chance qu'on a une chaloupe en aluminium; en bois, on serait au fond de l'eau à l’heure qu'il est »...

Bourlet reprit ses esprits le premier.
— Lance ta ligne, dit-il à Alfred, lance ta ligne, on va ben voir ce que c'est!
— C'est un monstre, j'en suis sûr, lâcha Alfred en s'exécutant.
— Un monstre qui est pas heureux de nous savoir dans le coin, marmonna Yvon. Pourquoi on s'en va pas?

— T'as la chienne à c't'heure, hein? dit Bourlet.

Alfred se concentrait sur l'énorme poisson. Si le monstre avait pris l’embarcation pour une proie, sa cuillère chromée allait peut-être l'intéresser... Enfin... on se comprend...

— Tant qu'à faire, aussi bien le pêcher avec l'ancre, vu qu'y a une chaîne qui la retient! avait dit Yvon avec humour.
— Hop! avait crié Alfred en ferrant de toutes ses forces, je l'ai, cria-t-il. Pis j'l’ai vu, c'est un super... c'est un super... non je l'ai pas vu, enfin j’suis pas sûr, mais c'est gros en sacrament!

La bataille était bien amorcée. Le poisson-trophée n'allait pas se laisser faire facilement. Bourlet se pencha pour prendre un peu d’eau, ce qui eut pour effet de faire tanguer le bateau de
façon imprudente. Bourlet déversa un peu d'eau sur le moulinet à grand tambour qui, à force de se dévider à vitesse folle, faillit prendre en feu.

— Encore de l’eau sur mon moulinet, gueula Alfred, encore de l’eau, ça « boucane »! Ma corde se déroule trop vite...
— Applique les freins plus fort que ça, cria Yvon, tu vas le perdre!

Alfred rajouta un peu de pression, manqua de se brûler les doigts à cause de la température élevée du moulinet. Le monofilament était en train de fissurer l’anneau de porcelaine situé au bout de la ligne.

Puis, au-delà des 200 verges de fil, les pêcheurs ont vu le magnifique trophée bondir hors de l'eau comme un dauphin qui s'amuse et qui se moque de la situation. Ce fut pour eux un
spectacle inoubliable.

Alfred n'était pas vraiment triste. Il savait qu'il n'avait aucune chance devant un tel prédateur et contemplait avec stupéfaction son moulinet vide. C'était une preuve irréfutable.

D'ailleurs, le petit anneau de porcelaine de sa canne, presque fendu, faisait partie des éléments qui constituaient la preuve. Et il avait deux témoins par-dessus le marché!

On entendit quelques WOW!, quelques « Pousse, mais pousse égal! », mais Alfred ne se laissait pas intimider.

— Viens voir ma canne, disait-il, et puis demande aux autres... et puis viens voir ma chaloupe; est bossée à deux places!...

C’est exactement ce qui se racontait depuis plus d'une semaine à l'auberge...